Astrid Berges-Frisbey, 22 ans, éclatante révélation de la nouvelle adaptation d’Un barrage contre le Pacifique, s’approche d’une Marguerite Duras en éclosion, rebelle et sensuelle, sans céder aux sirènes de la composition figée. Au déjeuner, elle revient sur ses premières fois.

Astrid Berges-Frisbey

Astrid Berges-Frisbey © Ilanit Illouz

Brasserie Saint-Benoît, Paris 6e
Vendredi 28 novembre

Mille feuilles de chèvre au miel de lavande et légumes confits. Pas très asiatique ce menu, rue Saint-Benoît, où vécut Duras de 1942 à sa mort en 1996. Un appartement devenu base de résistance face à l’Occupant, au sein duquel le « groupe de la rue Saint-Benoît » débattait de communisme, d’écriture et d’engagement. Des combats dont on retrouve la génèse dans la lutte d’une famille contre l’océan, au milieu des rizières captées par la caméra du  Cambodgien Rithy Panh dans la seconde adaptation du roman, après René Clément en 1957. Pour Astrid en revanche, ce Barrage est une première.

Astrid Berges-Frisbey : Je ne me voyais pas actrice

Premier lien avec Un barrage contre le Pacifique ?
Astrid Berges-Frisbey : Une impro avec le directeur de casting. L’attente et les essais ont duré huit mois parce que Rithy [Panh, le réalisateur] était souvent au Cambodge et comme je n’avais rien fait avant, ils avaient besoin d’être sûrs.
Première expérience de la scène ?
Une pièce au collège. On m’a dit qu’il fallait que je continue, je refusais totalement. Je ne me voyais pas actrice, je voulais devenir ostéopathe, un métier stable, en rapport avec le corps. J’aime comprendre le corps humain, soigner les gens.
Première certitude concernant ce métier ?
Une fois à Paris pour passer mon bac, mon père est mort. J’avais 17 ans. J’ai réalisé à quel point on a besoin de faire ce pour quoi on est fait. J’ai d’abord voulu me cacher derrière un appareil, la photo comme moyen d’expression, jusqu’à prendre conscience que ce qui me passionnait, c’était le jeu. Je me suis inscrite au Cours Simon, sans terminer le cursus. Au bout d’un an et demi, j’ai intégré les Ateliers de l’Ouest dirigés par Steve Kalfa. C’est un laboratoire, un entraînement, on y va quand on ne tourne pas. Puis j’ai commencé à travailler à 19 ans.
Quel premier rôle ?
Dans Sa Majesté Minor de Jean-Jacques Annaud [2007]. Mais j’ai été coupée au montage.
Ces premières envies découlent-elles d’un film particulier ?
Non. Je n’allais pas beaucoup au cinéma, on habitait la campagne. Un des rares films qui m’a marquée à cause de ma passion pour les chevaux, c’est L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux [Robert Redford, 1998].
Un barrage contre le Pacifique marque-t-il ta première « rencontre » avec Duras ?
Juste avant de passer les essais, j’ai lu Barrage [1950] qui était dans ma bibliothèque depuis longtemps et j’ai continué avec L’Amant [1984] puis Les Cahiers de la guerre [rédigés entre 1943 et 1949] qui est intéressant par rapport à la contruction de Barrage. Ça commence comme un journal intime, ce sont des bouts, écrits dans tous les sens où le « je » se transforme en personnages et les noms changent. On y voit la séparation de Barrage et de L’Amant, présents par pants entiers. De la violence concrète, sans la fiction que Duras apportera plus tard.
Première fois que tu joues un personnage réel ?
Rithy ne voulait pas raconter l’enfance de Duras. Suzanne n’est qu’une partie d’elle, qu’elle a imaginée dans ces rizières alors qu’en réalité, elle a vécu à Saïgon, avec une maison secondaire à la campagne. Tout le film est ramené à cette terre, ce polder, les rizières de sa mère. On a tourné à quinze minutes de sa maison, sans aucune trace de la ville du livre.
Premiers points communs avec Suzanne ?
Elle est en retrait, observe, comme si rien ne l’atteignait en se disant que plus tard, elle vivra quelque chose de mieux. Je dirais aussi son rapport à la campagne. Etre pieds-nus pendant tout le film ne m’a posé aucun problème !
Premiers points de divergence ?
Je ne suis pas vénale. Mais sa famille est dans la misère, je ne sais pas comment je réagirais dans sa situation.
Premier voyage aussi loin ?
Oui. Je suis arrivée trois semaines avant sur les lieux. Rithy voulait que je sois immergée, qu’on n’émette nul doute sur le fait que Suzanne soit née là-bas. Je me suis familiarisée avec les fruits, les plantes, la maison. J’ai bronzé, aussi.
Premier rencontre avec Gaspard Ulliel [voir encadré] ?
Chez Rithy, la veille du jour où on m’a annoncé que j’étais prise. Il m’a présentée à Gaspard comme si j’étais sa petite sœur puisque j’allais l’être à l’écran. Avant de partir au Cambodge, on a pris des cours de danse ensemble. Il est très sérieux et très drôle en même temps. Sur place, on était dans le même hôtel, on a presque le même âge, on devenait frère et sœur.
Premiers conseils d’Isabelle Huppert ?
Ses conseils, c’est ce qu’elle dégage. Elle est unique et fascinante dans sa façon d’envisager le jeu. Rien que sa manière d’arriver sur un plateau, hyper concentrée du début à la fin. En plus, tu la vois toujours avec un livre, elle voit énormément d’expos et raconte plein d’anecdotes de tournages.
Premier premier rôle ?
Je suis en train de le préparer. Dans Extase, un film autoproduit de Cheyenne Carron. L’histoire d’une jeune fille qui partage sa recherche de Dieu avec son amoureux. Ça se passe à Paris et dans son imaginaire : très spécial.
Première chance ?
Je connaissais par mon ami Hubert Koundé [La Haine] qui a parlé de moi à son agent. Ne pas tourner dans une série jeunesse, Foudre, pour KD2A. Tomber sur Internet sur l’annonce de Jean-Jacques Annaud qui cherchait une fille de 13 à 15 ans alors que j’en avais 20 !
Première fois où ton nom, difficile à retenir, s’est avéré un handicap ?
La question s’est posée plus d’une fois, ça pose des problèmes sur les affiches, aux génériques. Je suis Espagnole, j’ai deux noms de famille, je me suis battue pour les avoir et l’un sans l’autre, ce n’est pas moi. « Berges », c’est le côté catalan de mon père, « Frisbey », américain de ma mère. A la fois c’est long, imposant, mais aussi élégant : à l’écran, on le voit bien. [Elle rit].

Astrid Berges-Frisbey : Les frères Dardenne

Premiers choix de réalisateurs avec lesquels tu aimerais tourner ? Tu n’as pas le droit de dire Quentin Tarantino.
Les frères Dardenne. J’aime leur façon de mettre le jeu au premier plan et que, peu leur importent les chichis, l’histoire compte avant tout. J’adore L’Enfant [2005], j’aime beaucoup aimé le Silence de Lorna [2008]. Erick Zonca [La Vie Rêvée des Anges] pour la France et pour les Etats-Unis, Paul Thomas Anderson [Magnolia]. Pour les acteurs, j’aimerais rejouer avec José Garcia avec qui j’ai partagé ma première scène dans Minor.
Première gaffe professionnelle ?
Sur Minor justement, en pleine forêt. Pensant bien faire, j’ai ramassé des petits pics en plastique comme ceux utilisés pour le golf. C’était les marques pour le pointeur à la caméra.
Première résolution pour 2009 ?
M’occuper de mon appartement. Depuis que j’ai emménagé, en août, je vis dans les cartons. Je l’adore, c’est ma cabane.
Première étoile ?
La Première Etoile, c’est un film écrit, réalisé et interprété par [l’Antillais] Lucien Jean-Baptiste. Je joue la copine du fils aîné d’une famille de Créteil qui se démmerde pour aller au ski. C’est rare qu’un film mette en lumière une famille de Noirs et leur galères. C’est une comédie mais pas seulement, un peu à la Little Miss Sunshine, avec Anne Consigny et Firmine Richard. [Sortie le 11 février 2009].

Entretien Magali Aubert & Richard Gaitet, photographie Ilanit IllouzStandard n°22 – janvier 2009

Astrid Berges-Frisbey : Ma vie nomade

1986 – Naissance à Barcelone d’un papa espagnol et d’une maman franco-américaine.
1991 – Arrivée à Paris avec sa mère, vendeuse en prêt à porter.
1997 – Quitte la capitale pour la campagne en Charente-Maritime.
2003 Retour à Paris pour le bac et le théâtre.
Eté 2007 – Premier rôle important dans Elles et moi un téléfilm pour France 2 (diff. 2009).
Automne 2007 – Tourne Barrage pendant trois mois au Cambodge.
Printemps 2008 – Sur France 2 dans La Reine Morte, d’après Montherlant.

Astrid Berges-Frisbey

Astrid Berges-Frisbey © Ilanit Illouz

Confidences : « S’enfonçant dans la mangrove » (Gaspard Ulliel)

Grand frère sauvage d’Astrid Berges-Frisbey dans Un barrage, Gaspard Ulliel nous mène en bateau – au sens littéral.
Quel est votre meilleur souvenir de tournage avec Astrid Berges-Frisbey ?
Gaspard Ulliel : Le dernier jour, lors de toutes les séquences « rivière ». L’équipe, réduite, était répartie sur plusieurs embarcations légères. Astrid et moi, nous étions sur une pirogue avec un comédien qui s’était exercé durant un mois pour pouvoir la faire avancer sans chavirer. Nous avons passé la journée en tailleur dans cette barque (c’est incroyable comme c’est peu stable !) s’enfoncant dans la mangrove, les moustiques et l’impression d’être invincible collés à la peau. Le lendemain ce serait l’avion : un sentiment de bien-être, mêlé de nostalgie devant ces paysages, a fait que le dialogue avec Astrid, à ce moment précis, reste un souvenir très fort.
Quel genre de relation naît d’une expérience aussi intense ?
Nous sommes tous deux arrivés bien avant le début du tournage pour nous imprégner. Un rapport privilégié s’instaure pendant la préparation – d’attente, de déambulation. Nous avons partagé la découverte d’un pays. Nous sommes même allés passer un week-end à Phnom Phen, à quatre heures de route.
Et après ?
On s’est revus quelques fois, nous sommes restés amis, je suis allé la voir au théâtre. Je suis toujours ravi d’avoir de ses nouvelles.
Vous avez seulement deux ans de plus, mais une plus longue expérience. Des conseils ?
J’ai répondu à ses questionnements quant au jeu et au rendu sur le plateau. Je pouvais l’aider sur certains doutes, des craintes, mais je ne lui ai pas donné de conseils ; je l’ai plutôt rassurée.
Entretien M. A.

Le film : L’Amère

« La lumière s’éteignit. Suzanne se sentit désormais invisible, invincible et se mit à pleurer de bonheur. C’était l’oasis, la salle noire de l’après-midi, la nuit des solitaires. La nuit artificielle et démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma, plus vraie que la la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante… », Un barrage contre le Pacifique* Golfe du Siam, 1931 : Isabelle Huppert, mère tendue, toussante et autoritaire, élève seule deux jeunes adultes (Ulliel, puissant, musculeux, presque trop beau ; Astrid Berges-Frisbey, discrète, épatante et si jolie) dans un « désert de sel et d’eau ». Abusée par l’administration coloniale, elle entreprend de bâtir un mur contre l’océan noyant ses récoltes. Entre les mains du Cambodgien Rithy Panh (rescapé des camps khmers, diplômé de l’Idhec), cette seconde adaptation du roman fondateur de Marguerite Duras déçoit légèrement : la première heure, on se croirait face à un téléfilm France Télévisions, mise en scène plan-plan et, plus surprenant, exotisme toc. La suite séduit, rythmée par les disputes entre mère et mer, mère et fille et, au cœur, mère et colons, révélant l’objectif du réalisateur : relier le Cambodge d’hier, esclave de « l’ignominie » brutale du cadastre français, à celui d’aujourd’hui, où s’activent encore « les rizières de la femme blanche ». R. G.
* tiré du roman de Marguerite Duras (Gallimard, 1950)