Aux Balcons, place Henri Krasucki, Paris XXe
Mercredi 27 août 2008

« J’aimerais bien écrire des romans, bricoler dans mon coin un truc proche de la réalité. Mais j’aime l’idée de l’explorateur de proximité. » Tristan Jordis

« L’autofiction parisienne m’énervait, Christine Angot était en haut, je me suis dit : tente le contre-pied radical, très loin de soi, une expérience non-vécue. » Tristan Garcia

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© Caroline de Greef

Dans La Meilleure Part Des Hommes, Tristan Garcia, 27 ans, évoque avec brio la trajectoire d’un écrivain du Paris homo des années 90. Tristan Jordis, 30 ans, publie Crack, récit lucide et lumineux d’un an dimmersion chez les junkies de Paris Nord. Conversation de deux jeunes hommes unis par un prénom, un premier roman et une certaine idée de la mort, de la ville et de la jouissance.
Tristan Jordis : T’as regardé Arte hier ?
Tristan Garcia : Je n’ai pas la télé.
Jordis : Moi non plus, mais ils en choisissaient cinq parmi ceux de la rentrée, et on était dedans. Je développe une méchante tendance mégalo, je me « googlise » tous les jours.
Garcia : J’ai acheté Crack hier en rentrant de vacances, j’en ai bien lu la moitié – il n’y avait en plus à la Fnac Montparnasse, d’ailleurs. T’as une formation de sociologue ?
Jordis : Initialement, oui. Je n’ai jamais réussi à être journaliste !
Garcia : Crack ne fait pas du tout « expérience sociologique ». J’aime les romans de William Vollman et je retrouve cette dimension littéraire.
Jordis : C’est l’élément personnel. Je pense que tu as connu ça, seul face à ta propre intégrité, ta propre ambition. Très rapidement, j’ai été attiré par la dimension spectaculaire de la violence, de l’attente, cette intensité maladive. Au départ, j’ai le projet d’en faire un documentaire – mais pourquoi, pour la thune, pour être connu ? A mon âge, je suis censé être intégré, avoir un métier. Je me rendais compte que je basculais. La seule manière de revenir, c’est la persévérance. J’ai attendu le dernier moment pour m’avouer que j’allais en faire un livre, c’est très inhibant, terrorisant.
Garcia : Tu prenais des notes ?
Jordis : J’avais déjà cent pages de dossier pour le CNC. C’est parti d’une écriture très visuelle avec beaucoup de citations. N’ayant pas obtenu d’argent, je ne pouvais qu’écrire. J’essayais, comme le personnage de William dans ton livre, de faire passer mes thématiques (le rapport aux femmes, à l’amour, à l’économie, à la violence) dans les dialogues. J’allais voir tout un tas de bonhommes, j’apprenais, je confrontais, je retenais une situation, un personnage loquace, j’insérais les témoignages. Il y a aussi énormément d’agressivité dans leur langage, donc de créativité : je repérais les gimmicks, certaines expressions sont à la mode deux-trois mois. Je voulais faire passer ça. Ca devient obsessionnel, jusqu’à vérifier le reflet du soleil dans telle rue. Je suis revenu les voir avec une dizaine d’exemplaires du livre, ils m’ont remercié et m’ont dit « putain, tu nous a pas épargné, mais c’est juste ». Quand tu subis le poids de jugement social au fond de la merde, et qu’un type y consacre un bouquin, sans moraliser, trois-quatre nuits par semaine, en ramenant de la bouffe en hiver… de fait, il n’y a pas de traitrise. C’est un milieu absorbant, cette course, cette frénésie de l’instant, cette planification stratégique pour obtenir des kifs, leur protection, le partager, cette perspicacité lié à la cocaïne, la paranoïa, la défiance. Ces mecs n’ont aucun recul, c’est du présent pur. Tu leur offre du lien social, ils plongent dedans. Je leur proposais de couper « le temps de la galette » par une espèce d’amitié. J’ai appris les codes, à maîtriser mes émotions, à anticiper la peur. C’est un milieu dur et hallucinant : dans un squat avec trente mecs en train de se hurler dessus, c’est le spectacle de l’hystérie, rien ne réfrène cette émulation négative, cet état de nerfs monomaniaque. Quelque part, ça méritait le respect.
Retranscrire des dialogues aussi justes, c’est une question de mémoire ?
Jordis : Mes notes étaient seulement théoriques, sur l’architecture du livre. Parfois, t’as tellement peur que tu perds conscience de toi tout en faisant preuve d’une vigilance supérieure, dans cette exceptionnelle intensité, tu imprimes mieux les choses. Comme j’étais dans l’apprentissage, pour au moins ne pas rater la sincérité, il fallait tout donner, lésiner sur rien, être totalement imprégné. Pendant un an, je ne parlais que de ça, si tu ne t’intéressais pas au crack ou à la toxicomanie, tu ne m’intéressais pas
Garcia : Il y a un chapitre étonnant sur le Sénégal.
Jordis : Sur la cosmogonie africaine, qui les élève au-dessus de la réalité gravée sur leur visage, parfois brûlé. Les mecs sont drogués, SDF, crades, séropositifs, leurs meufs tapinent, et en même temps ils ont cette prestance, se prennent pour des seigneurs de la rue, au-dessous de tout. C’est assez beau de voir cette richesse culturelle, cette lucidité, cet imaginaire, et de créer des amitiés.
Garcia : Qui n’est possible entre eux qu’au moment du kif.
Jordis : L’accalmie, pendant trois-quatre heures. Quand tu prends du crack, c’est tellement fulgurant et tellement traumatisant que tu as des descentes trop horribles, tu ne vois pas la sortie, rien à quoi se raccrocher. C’est pour ça que les mecs ne s’arrêtent jamais.
Garcia : Tes personnages insistent sur le fait qu’il est impossible de mettre des mots derrière ça, et toi-même tu te demandes comment expliquer où tu es, dans une espèce de saturation de perceptions.
Jordis : On m’a reproché ma naïveté. Mais je ne suis pas le personnage ; c’est une facette ; j’accentue l’aspect candide justement pour faire ressortir les présupposés de cette réalité que j’ai pris comme un tsunami. L’écriture n’est pas la réalité, mais lui rend hommage, tourne autour, s’en approche, afin de lui rendre sa puissance.
Dans La Meilleure Part Des Hommes, une phrase sert de passerelle entre vos univers : « Pendant un an, Willie a dormi dehors, près de la Gare du Nord et dans des squats de fumeurs de crack. Il avait appris à cracher sur le système. »
Garcia : Pour le coup, c’est du romanesque. J’admire ce que tu as fait. J’ai essayé des trucs comme ça en documentaire. J’ai fait une école de cinéma à Paris, mais je n’avais pas la patience. Rendre hommage à la réalité, ça demande beaucoup d’humilité, de soi, de se considérer comme partie du décor. Dans la fiction, il faut arriver à faire exister, malgré tout, autre chose que ton regard – ou alors c’est de l’autofiction.
Jordis : La dimension littéraire intervient dans l’interprétation des sentiments que je prête aux autres, je forge des caractères à égal chemin entre mon imaginaire et le réel. A ton sujet, j’ai eu cette impression similaire : tu t’es peu documenté ?
Garcia : A part sur les trucs médicaux. J’ai constaté qu’il s’agissait d’une période entre le champ du journalisme et le champ de l’histoire – pas encore digérée. Je me suis dit que c’était le moment, là où c’est mûr ; je ne voulais ni d’une enquête sociologique ou journalistique, le livre qui « fige » ça, mais trouver un entre-deux romanesque.
Jordis : Moi, j’avais tout servi sur un plateau, immédiat. Comment as-tu réussi aussi à écrire un truc aussi vraisemblable sur quelque chose qui n’est plus ?
Garcia : Quand je l’ai fini, je n’étais pas sûr que ça marche. Par hasard, l’un des fondateurs du journal Gai-Pied, que je remercie, l’a lu, et j’ai été rassuré. Je l’ai écrit à Toulouse en 2006 et il y avait des problèmes géographiques : quand je suis arrivé à Paris, je ne savais même pas où était le Marais ! Le pic de l’autofiction parisienne m’énervait. Je me suis dit : tente le contre-pied radical, très loin de soi, sur une expérience non-vécue.
Jordis : Pour le reste, tu dis au début « … plongés dans les situations parfois comparables, personnes et personnages n’agissent pas autrement ». Ça demande un tel réalisme psychologique, ça me fait halluciner ! Quand William revient des Etats-Unis et devient une star, il y a toutes ces expressions, « bareback », « back ride », « horsing ».
Garcia : Bon, le personnage est inspiré de Guillaume Dustan, de ses premiers romans, de sa voix. Il écrivait comme il parlait, je le regardais écrire, comme quelqu’un que tu regarde parler au lieu de l’écouter, plus un personnage qu’un auteur. C’est un exercice d’empathie, et de parallélismes : je suis un grand fan de rock et je connais tous les tics des années 80-90, que je retrouve aussi dans la philo de cette époque. J’ai essayé de transposer ce que j’en connaissais dans un milieu que je ne connaissais pas et visiblement, ça marche : dans des champs humains très différents, traînent les mêmes idées.
Votre sélection de rentrée ?
Jordis : Al, d’Agnès Clerc, hyper beau, très libre, un peu abscons, sur l’amour de l’alcool.
Garcia : Le Jauffret, Lacrimosa, j’ai bien aimé, c’est une autofiction, mais brillante. J’ai commencé Zone de Mathias Enard, une phrase unique (au début, c’est un peu chiant) autour de l’histoire de la violence, ça ressemble à Vollman.
A quoi devez-vous votre prénom ?
Jordis : A Tristan et Yseult.
Garcia : Ma mère, instit, était fan de Tristan Corbière, le poète maudit parnassien, fin XIXe, contemporain de Rimbaud, Verlaine. Les Amours jaunes, c’est très beau. Et aussi de Tristan Tzara.
Demain ?
Garcia : La Meilleure Part Des Hommes est le premier roman que j’ai osé envoyer, et il n’a rien à voir avec le reste : j’écris plutôt de la SF, de la littérature de genre. J’ai trois-quatre-cinq histoires écrites avant, après, non publiées, qui m’ont sauvé de mes études. Gallimard en veut une, finie, d’aventure, sur des chimpanzés. J’ai fait un peu d’éthologie primitive, autour d’expériences sur les singes parlants.
Jordis : Pourrais-tu t’attaquer à d’autres sujets de société ?
Garcia : Je ne sais pas. Pour l’instant, je finis ma thèse et si on me donne un poste, je le prendrais. Et toi, tu partirais sur la fiction, maintenant ?
Jordis : Non, je reste assez content de la formule. J’ai un gros problème de surmoi : pour qu’un truc mérite d’exister, faut que ça ait un sens par rapport au réel. Breton disait que « le réel est trop peu à la mesure de l’imaginaire ». Je vais inverser le truc, mettre mon imagination au service de la réalité. Je ne m’intéresse pas à la littérature contemporaine, et je ne vois pas quoi faire à part assouvir une vieille ambition : donner la parole à ceux qui ne l’ont pas. Avec ma fascination pour l’autodestruction, la jouissance (je relisais ce matin ton passage sur le sujet, « on est toujours seul enfermé dans la jouissance ») j’ai l’appétit des choses qui m’impressionnent, en conservant l’angle sociologique. J’attends aussi des réponses pour me lancer sur la suite d’un documentaire sur les otakus, les phénomènes de déni de la réalité à travers les mangas et les jeux vidéo. Et je crois qu’un autre livre m’attend, explicitement beaucoup plus politique.

Entretien Richard Gaitet & François Perrin, Photographie Caroline de Greefstandard n°21 – octobre 2008

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© Caroline de Greef

Leurs livres
Là où les hommes craquent
A la limite du rapport sociologique, Crack tient une place particulière dans les rangs des nouveaux venus de la rentrée littéraire. Tristan Jordis, issu des sciences humaines, y décrit par le menu son année passée à s’enfoncer dans l’univers désespéré d’une génération de camés au crack autour du Périph Nord. De l’association de soutien aux squats les plus sordides, en des cercles marqués par la marginalité et l’instabilité chronique, il revêt son costume de candide, loin de condamner, et balaie les idées toutes faites pour un instantané fatalement sinistre d’une réalité aussi tangible qu’ignorée. Va-et-vient existentiels entre jungle solitaire et communautés anomiques, points de non-retour, terres brûlées, radicalisation et inexorable descente…

La Meilleure Part Des Hommes naît d’une démarche symétriquement inverse. Roman écrit à l’écart de la capitale, vingt ans après le déroulement d’une partie des faits qu’il décrit, Tristan Garcia reconstruit sous l’angle de la fiction un temps et des communautés qu’il n’a pas croisés. Servis par une narratrice effacée, trois personnages s’y confrontent et s’y entredéchirent sur les thèmes de l’homosexualité, de la liberté, de la provocation et du sida. Si deux d’entre eux ressemblent à des personnages réels, Guillaume Dustan et Didier Lestrade, le troisième incarne la synthèse de toute une pensée conservatrice, opportuniste et médiatique à l’honneur depuis des années. La fiction brouille les cartes, recompose, réinvente, servie par une plume bien trempée. Les contradictions affleurent, le sang jaillit pour de bon, embarquant le lecteur dans la danse.
François Perrin

Tristan Jordis, Crack (Le Seuil).
Tristan Garcia, La Meilleure Part Des Hommes (Gallimard).