Cerné de zombies, Leandro Avalos Blacha réévalue son Argentine

L’interview à dix mille pesos

Leandro Avalos Blacha portrait interview magazine standard

Via le surnaturel, l’infâme ou le grotesque, vous proposez une vision outrancière de l’Argentine d’après la crise économique et sociale de 2001. Un auteur né avant 1980 aurait-il pu écrire Berazachussetts ?
Leandro Avalos Blacha : Oui, absolument. Si la technologie a changé les modes de production et de distribution des textes, je ne suis pas sûr qu’elle ait eu une influence profonde sur l’écriture elle-même. Le cinéma a acquis aujourd’hui une très grande importance dans le processus d’écriture, mais il y a aussi un regain d’intérêt pour la politique et des genres littéraires comme le policier, la science-fiction et la fantasy. Pour quelqu’un né ici dans les années 80, cette crise a été l’un des faits politiques les plus importants (symboliquement, au moins). L’illusion des années 90 d’être un pays riche s’est terminée d’une manière sanglante. Nous avions cru qu’un peso valait un dollar, et soudain, il ne valait presque rien… De nombreuses monnaies parallèles sont apparues dans chaque province. La plus tristement populaire était le patacón, devenu « patachussetts » dans le roman.
Diriez-vous que cette société est violente, farfelue et anomique ?
Vous avez très bien décrit l’Argentine ! Aujourd’hui, nous sommes tous fous, mais le système lui-même produit ce chaos et cette violence. En dehors du Buenos Aires touristique, vous avez le Grand Buenos Aires, où tout est plus viscéral. C’est le Far West.
Pourquoi avoir choisi, dès votre titre, d’affubler les lieux de noms hybrides – moitié argentins, moitié internationaux ?
Le mélange est un moteur. Ainsi, les personnages ont chacun un modèle qu’ils veulent suivre (d’élégance, de morale), comme les politiciens développent un modèle de société sans rapport avec la réalité. Le politicien Saavedra [personnage du roman] veut imiter les pays développés dans une ville pauvre, sans vraiment connaître l’endroit où il vit. La géographie fantastique du roman reflète cette « mixture » et la tension qui en découle pour soutenir une vision déformée du réel, une vision impure, teintée de l’univers des films d’horreur, de l’étrange, du pulp, avec un certain air de science-fiction. D’où « Berazachussetts » (Berazategui + Massachussetts), « Lanusalem » (Lanús + Jérusalem), « Boedimburgo » (Boedo + Edimburgo)…
Que révèle Trash, la punk zombie ?
Pour Trash, le chaos c’est parfait, c’est sa place. Elle est le monstre le moins dangereux à Berazachussetts. Sa présence agira surtout comme déclencheur auprès de quatre institutrices retraitées, en changeant les relations entre elles : Dora réagit avec indifférence au chaos tant qu’il ne la touche pas, Milka voudrait voir mourir les autres, Beatriz se sacrifierait pour ses amis, Susana habite déjà le chaos, dans sa tête.
Et que dire de la jeune handicapée, vraie démone ?
En général, l’idée qu’on se fait d’une jeune handicapée est réduite, concernant ses capacités physiques et émotionnelles, comme si elle ne pouvait pas être méchante. C’est pourquoi Periquita est très malveillante, machiavélique.
Les puissants, de père en fils, jouent à humilier les pauvres. Caricatural, non ?
La richesse et le pouvoir entraînent l’impunité. Même si cela signifie humilier les autres, en effet. Bien que l’on soit dans l’exagération, la réalité est encore plus folle. Quelque temps après la publication de mon roman en Argentine, il y a eu une situation similaire à celle de Berazachussetts : des fils de politiciens frappaient des pauvres dans la rue, en se filmant.
Pourquoi le maire se met-il en tête de décorer la ville avec des frigos remplis de pingouins à chaque coin de rue ?
Pour lui, cette folie, c’est un spectacle pour le peuple et une manière de faire de Berazachussetts un lieu plus sophistiqué : un paysage « hivernal ». Ne pouvant accepter, comme d’autres, qu’il existe des choses impossibles, il aspire à changer le climat.
Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Je viens de publier Medianera [« Mur mitoyen »], un roman qui parle d’un quartier où les gens construisent des prisons dans leur jardin et reçoivent des prisonniers chez eux pour payer moins impôts. J’ai également terminé un autre roman sur des vampires à Buenos Aires.
A quelle scène surprenante avez-vous assisté récemment ?
Après un conflit syndical au travail, une copine umbanda [culte afro-brésilienne] est venue au bureau en tenue de cérémonie pour faire un nettoyage spirituel du lieu. Et cette semaine, j’ai trouvé dans le magazine du cartoon Phineas & Ferb des marque-pages avec Beauvoir, Camus, Sartre, Heidegger, Kafka, Kierkegaard. Des marque-pages existentialistes pour enfants. Génial !

merci à Hélène Serrano pour la traduction


Le livre
Steaks sociaux
A Berazachussetts, une mort-vivante punk et hommasse débarque dans le quotidien de quatre vieilles amies (« Si ça se trouve, c’est une pute […] Regardez ses cheveux »), participant par sa seule présence de la phase ultime de déliquescence de la ville entière : « Plus personne ne fêtait la victoire de l’équipe de foot, les habitants étaient tous occupés à se mettre à l’abri des attaques soudaines et des explosions. » Elle assiste ainsi, grignotant quelques membres arrosés de bière, à l’implosion d’une communauté où les riches torturent, les handicapés harcèlent, les vieilles délirent et les pauvres composent. Leandro Avalos Blacha, 31 ans, s’offre au galop toutes les libertés pour raconter une société inventive, dingue, toujours à deux doigts du chaos.

F. P.

Leandro Avalos Blacha book cover interview

Berazachussetts
Asphalte
208 pages, 16 euros