Un recueil d’échanges épistolaires s’étirant sur une période de quarante ans permet à son lecteur d’assister, « en pointillé » comme l’indique la préface, à la genèse d’un auteur, aux circonvolutions et accidents d’une large fraction d’existence. Reste à choisir judicieusement l’émetteur de tout ce courrier, écrivain plutôt qu’expert-comptable, geyser à fleur de peau plutôt que fleuve tranquille. En pariant sur Grisélidis Réal (1929-2005), autoproclamée « catin révolutionnaire » –, les éditions Verticales ont assurément misé finement.

Baladée entre Suisse, Egypte et Grèce de 0 à 9 ans, puis entre Suisse, Allemagne, France et Tunisie aux côtés de ses compagnons « Nègre » américain, cogneur berbère ou artistes européens – ses quatre enfants jamais bien loin, rarement sous sa garde –, elle a abreuvé ses proches – famille, amis, amants, dans tous les sens – d’une correspondance évolutive, souvent enflammée, teintée dès les premières lignes de son humeur du moment : dépressive, exaltée, ivre, rageuse.

L’acte politique d’une « courtisane »

Concernant son métier de prostituée, qu’elle exerça d’abord dans les années 60, elle oscilla d’abord entre fierté (« Parfois je me dis qu’il vaut mieux faire cela que de tenir une mitraillette comme les femmes d’Israël et de Chine » [1967]) et dégoût (« Il me semble qu’un troupeau de pourceaux m’a passé dessus, qu’ils m’ont piétinée, meurtrie, bavé dessus, craché sur mon visage, dans mes yeux, mes oreilles, ma bouche. C’est une sensation d’humiliation et d’horreur qui me pousserait au-delà de la nausée jusqu’au meurtre » [1967]), avant de l’envisager comme un acte politique lorsqu’elle reprit sa carrière de « courtisane » en 1977.

L’Homme peut tout supporter, se résigne-t-elle parfois. « Je vais vaillamment à l’enfer nocturne quotidien. C’est horrible, toujours horrible, on s’y fait » (1971). Elle légitime ainsi ses textes autobiographiques, durs, dont Le Noir est une couleur publié en 1974 : les bien-pensants ne veulent pas voir la misère ? Tant pis. « Mon passé, c’est la lèpre. Eh bien, on leur offrira des cornets de pustules ! » écrit-elle en 1971. Mais tapiner et tenir dans son carnet noir le registre indispensable des tarifs et pratiques préférées de ses « visiteurs attitrés et discrets » (« William : Vaudois un peu rustique, gros, gentil – enculer, sucer 70 F ») n’était que le second métier de Grisélidis. Le premier, c’était écrivain, comme l’attestent ces pages magnifiques sur la mort de sa mère ou la perte de sa voix, ou la formule suivante, adressée en 1972 à son taulard arabe : « Je t’ai écrit hier soir une lettre un peu folle, un cri d’amour brûlant jailli d’un fond de bouteille de rouge. » Santé.

Grisélidis Réal
Mémoires de l’inachevé (1954-1993)
Verticales
380 pages, 21,75 euros