Carte Blanche théâtre
La mémoire de l’été pour parler du choc
Par Hubert Colas, en janvier 2012 dans Standard n°34

On ne voit pas simplement un spectacle avec les yeux. Le spectacle est aussi à côté de vous. Avec ceux qui comme vous se livrent, le regardant, au désir d’être attrapé par ce qui se déroule.
Et il y a la mémoire. Saisissement improbable à communiquer tant l’instant est furtif et présent, et d’un coup sans aucune pensée à l’esprit, l’action agit sur vous.
Avignon, chaleur d’un été 2011. Les heures dans les salles s’enchaînent. J’aime depuis si longtemps l’attente du lever de rideau. J’aime l’incertitude de ce rendez-vous. Je partage l’inquiétude des artistes avant d’entrer en scène. Serais-je un bon spectateur ? Les nuits avignonnaises créent un flottement et une anxiété. Là, c’est l’après-midi et je m’enfonce dans la salle.

Cet automne je voulais revoir le travail de Meg Stuart. Impossible. Je m’y prends trop tard. Peut-être voulais-je garder secrètement le souvenir de cet après-midi. La peur de ne pas revoir ce qui fut un moment inoubliable. Pourquoi ? La beauté d’un espace ? Pas particulièrement. Un musicien sur le plateau comme on en voit tant sur les scènes contemporaines : Brendan Dougherty, la musique est saisissante physique répétitive enlaçante, elle vient en vous comme un corps étranger pour vous saisir de l’intérieur. Comme un être qui cherche à vous parler, cette musique ne cessera de nous envelopper. D’agir sur la danse, le public. L’espace ? Est presque vide, le souvenir diffus d’une masse noire au fond du plateau. Bougeait-elle ? L’espace tremblait. Des corps figures languissantes s’ancraient sur le plateau. Le manège pouvait commencer. La batterie lançait sa masse sonore. Les éléments étaient simples. Les danseurs étaient là. Sans magnificence. Et puis le mouvement commença. Ils n’avaient pas de liens particuliers entre eux. La musique l’espace et ce qu’ils allaient traverser leur servaient de guides. Il n’y avait pas d’histoire non plus. Juste eux. Le moment de vie. Ou peut-être l’expression de la traversée du monde, celui qui nous entoure avec qui nous luttons souvent sans savoir exactement comment lui apporter un peu plus de joie. Et puis la musique de plus en plus forte. Les sons qui nous parlent. Le paysage des corps s’établit sous nos yeux. Un soir m’a-t-on dit : une femme se mit à danser dans la salle. Le trouble était saisissant, pour certains cela faisait partie du spectacle. Non, il s’agissait d’une femme prise à l’intérieur par ces corps dansants. Elle avait été happée. Je regardais fasciné, la chose se faire, partagé. Le corps tendu vers eux à se retenir de pleurer. Sans savoir pourquoi. Le sentiment vertigineux d’un plaisir qui oublierait que sa fin s’approche. J’étais là. Osant à peine regarder les autres. Plus encore qu’être avec eux, c’était être d’eux que je voulais être. Ils me semblaient de plus en plus beaux, dépouillés de tout. Les visages apparaissaient portant leur histoire. Rien n’était déguisé. L’épanouissement était là. Je les vivais, les regardais et ils me transmettaient une masse invisible qui me replaçait en moi-même. Je vivais l’expérience que j’attends du théâtre et qui fait que je n’ai de cesse de désirer m’y rendre. Celle qui me déplace, m’oublie et me traverse pour aborder et reprendre avec plus de force la suite de la marche.

© Meg Stuart par Tina Ruisinger

 

Violet
Chorégraphie Meg Stuart
Le 27 mars au Chassé Theater de Breda, Pays-Bas

Hubert Colas est auteur, metteur en scène et scénographe, fondateur d’un centre de création dédié aux écritures contemporaines, Montevidéo, à Marseille. Initiateur du Festival international des arts et des écritures contemporaines, actOral, il présentait STOP ou Tout est bruit pour qui a peur du 12 au 28 janvier au Théâtre de Gennevilliers, le 3 février au Théâtre d’Arles et du 10 au 16 février au Merlan à Marseille. A voir prochainement : Kolik, 12 sœurs slovaques et Mon képi blanc. Dates de tournée sur diphtong.com.