Entre deux escort girls étudiantes, le cahier de doléances du féminisme actuel
Une journaliste à Elle prépare une enquête sur deux jeunes femmes qui arrondissent leurs fins de mois en faisant commerce de leur corps. Plus elles racontent leurs expériences, plus la vie privée de la chroniqueuse se fissure. La prostitution étudiante est un marronnier des médias. La fiction s’y est intéressée plus tardivement : l’an dernier avec Mes chères études, l’excellent téléfilm d’Emmanuelle Bercot, aujourd’hui avec Elles, réalisé par la Polonaise Malgorzata Szumowska. Prévenons d’emblée Marcela Iacub et Clémentine Autain : il serait ridicule de monter à la tribune, furibard, contre ce film qui s’affirme comme l’un des meilleurs plaidoyers du féminisme moderne. La cinéaste transcende son matériau très Vis ma vie en état des lieux de leur sexualité, leur rapport au couple, à l’emploi, à la reconnaissance sociale ou conjugale.

Incompréhension, clandestinité
Elles est une conversation entre deux générations de femmes. D’un côté celle d’Anne, la journaliste, post-soixante-huitarde embourgeoisée (Juliette Binoche, formidable – lire sa carte blanche à Standard). De l’autre celle de Charlotte et Alicja (Anaïs Demoustier et Joanna Kulig, plus qu’à la hauteur), née avec l’apogée du libéralisme économique. Entre les deux, un fossé culturel qui devient un gouffre pour Anne, découvrant le conservatisme de son milieu face à deux femmes prenant des bites en bouche (dans des séquences aussi crues que cette formule) pour éviter la précarité de leur condition sociale.
Malgorzata Szumowska raconte la prise de conscience d’une quadra bobo sans affirmer que ces escort girls ont la vie meilleure. L’épanouissement a un prix : incompréhension, clandestinité, rejet des familles. Elles n’est jamais didactique, même en juxtaposant les frustrations de l’une et la sexualité désinhibée des deux autres. C’est ce qui en fait un film transgressif, interrogeant avec précision et intelligence les hypocrisies de la morale, aiguillonnant sa dangereuse régression vers le politiquement correct. Et la réalisatrice de faire le boulot auquel l’hebdo féminin largement cité a, comme la plupart des autres, renoncé : se soucier réellement du quotidien des femmes, en posant frontalement des questions fondamentales, et non cosmétiques.

Elles
De Malgorzata Szumowska
Le 1er février