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© Boris Hoppek

ARRRGH! Monstres de mode : un gentil chaos explose à la Gaîté Lyrique.

Coup de fil à Athènes, aux bureaux du directeur artistique et fondateur d’Atopos, organisation qui fait tourner à travers le monde des expositions mode atypiques. « Nous nous voulons le point de rencontre entre les arts visuels. », se présente Vassilis, 45 ans. En dix ans, avec son associé Stamos Fafalios, il a lancé une cinquantaine d’événements , dont RRRIPP!! Paper Fashion en 2010 (réunissant leur fragile collection de vêtements en papier) ou Peepee (sur les pratiques sexuelles à l’ère du numérique). Ils préparent Full of Love pour 2014, portant sur « le don de soi, internet et l’érotisme », probablement à Tokyo et à Paris.

Ce printemps, c’est à la Gaîté Lyrique que s’installe ARRRGH! Monstres de mode. « Chez les Grecs anciens, un monstre, “teras”, n’était pas toujours effrayant.  La notion englobait tout ce qui était inexplicable. L’arc-en-ciel, par exemple. C’est le sens de cette exposition : l’envie de connaître l’autre. » Pourquoi cet autre bouscule la beauté et les frontières entre les arts ? Réponse en français, avec un indéfinissable accent européen, juste après la sonnerie du téléphone… Arrrghllo ?

« Arrrgh! est un cri d’inquiétude qui ne demande qu’à s’échapper. » Quelle angoisse est la vôtre ?
Vassilis Zidianakis : En fait, derrière mon cri se cache une prière : vivre en pleine créativité, jusqu’à la fin, entouré de chers collaborateurs et artistes.
Comment les choisissez-vous ?
Je commissionne sans expliquer mes choix, qui ne sont jamais déclenchés par l’intellect, mais par un choc profond. Pas de théorie. Je sélectionne les œuvres des autres – le flot de l’offre sur internet est incessant ! –  pour exprimer quelque chose de personnel, et me considère donc aussi comme un artiste.
Comment avez-vous eu l’idée de faire s’échapper des podiums du monde entier ces créatures ?
En 2006, j’étais membre du jury du festival de Hyères et j’ai remarqué que les croquis des candidats ne ressemblaient plus aux dessins qu’on avait l’habitude de voir chez les couturiers du XXe siècle, mais étaient très inspirés du character design*. Face aux travaux de cette génération, qui a grandi avec les dessins animés japonais, on se serait cru dans un livre pour enfants. J’ai eu envie de partir à la recherche de ce phénomène, notamment chez les étudiants.
Pourquoi la mode est-elle influencée par le character design?
Dans son besoin constant de se renouveler, elle s’approprie ce qu’il y a de plus puissant visuellement. En s’approchant de l’anthropomorphisme, qui consiste à faire parler un biscuit, une chaise ou n’importe quel produit à vendre, les stylistes inventent des personnages. Ils n’habillent plus une figure, mais créent un monde entier – comme une pièce de théâtre dont ils récupéreraient les costumes pour leurs collections. Pour la plupart, cette démarche est inconsciente.

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CLOUD#9, coll. S/S 2012 ©Walter Van Beirendonck Photo Dan Lecca

Beaucoup de silhouettes ont le visage caché. Quel symptôme cela traduit-il ?
On a moins envie de montrer un super modèle, comme dans les années 90. Le masque choque sur le podium, pourtant il a été important depuis l’antiquité dans toutes les sociétés. Il traduit nos sentiments ou nos angoisses. Je trouve normal qu’on le réintroduise. Il ne sert pas à cacher, mais à créer un être hybride, vivant dans le monde parallèle du créateur.
Vous les avez abord recensés dans un livre, Not a Toy, présenté au festival Pictoplasma à la Gaîté Lyrique en 2011…
Oui, « not a toy» est l’inscription qu’on trouve sur les boîtes d’art toys, les figurines pour adultes. J’avais demandé au collectif Pictoplasma d’en écrire le texte introductif, ils ont tellement adoré qu’ils l’ont édité. Atopos était donc présent à leur festival à la Gaîté avec trois géants dessinés pour nous par Shoboshobo. C’est comme ça que j’ai rencontré Jérôme Delormas, le directeur.
Pourquoi une expo non numérique dans un lieu qui lui est dédié ?
La Gaîté Lyrique répond à une question primordiale : comment le numérique influence notre vie. Il est pertinent d’explorer ce qui lui est indirectement lié. Il y a aussi dans ces créatures un peu des avatars du web et des jeux vidéo.
Comment les avez-vous scénographiées ?
Nous avons construit des murs et les avons cassés, comme si les monstres avaient tenté de s’enfuir. Un petit chaos. On retrouve les tenues de Not a Toy et de nouvelles parce que le phénomène continue. Mon chouchou cette année est Craig Green. C’est lui qui a pensé les looks qui s’emboîtent sur l’affiche [voir ci-contre]. Pour travailler sur l’identité de l’événement, je ne voulais pas d’un graphiste mais d’un designer mode.

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ARRRGH! Monsters in Fashion, Benaki Museum d’Athènes ©ATOPOS Contemporary Visual Culture Photo : Panos Kokkinias

Vassilis Zidianakis : « Les carnets de croquis des jeunes créateurs ressemblent à des livres pour enfants. »

On retrouve Martin Margiela, Issey Miyake ou Rick Owens. A-t-il été facile de les convaincre de participer ?
Depuis 2004, nous avons tissé des liens. Le but d’Atopos est avant tout de faire découvrir des jeunes, et ces grands noms sont ravis de figurer aux côtés de talents émergents.
Quel est le fil conducteur de vos expositions ?
La réinvention du corps par les systèmes vestimentaires. J’ai étudié l’ethnologie et l’anthropologie à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, avec une prédilection pour les costumes. Tout a commencé quand, en faisant des recherches sur les tissus innovants, j’ai découvert les vêtements en papier. Il y a une trentaine d’année, c’était de la technologie de pointe, on pensait se mettre rapidement au jetable. La doublure des combinaisons des astronautes était en papier. Mais cela s’est avéré ni rentable ni écologique. J’en ai acheté sur eBay il y a dix ans, pour presque rien, personne ne s’y intéressait. Je possède cinq cents pièces [d’Helmut Lang ou Hussein Chalayan], la plus grande collection au monde. Ces robes éphémères ont pris de la valeur. Et notre expo RRRIPP! Paper Fashion tourne depuis deux ans.
Pourquoi avoir fait vos études d’ethnologie à Paris ?
Je suis d’abord venu y étudier le théâtre à 18 ans. Après deux ans,  je suis retourné en Grèce faire de la scénographie, de la musique, du chant, puis je suis revenu terminer mon ethnologie à 28 ans. Mon DEA portait sur les vêtements liturgiques de l’église orthodoxe. A 36 ans, j’ai organisé une grande exposition sur les costumes pour les jeux Olympiques d’Athènes.

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The Believers, 2010 ©Jean-Paul Lespagnard Photo Javier Barcala/La Fortuna Studio


Vous décrivez le monstre comme pouvant être « une colère intérieure gardée contre soi-ême ou les autres ». Une colère politique ? 

Je ne suis pas très politisé. La Grèce qui sortirait de l’Europe, je n’y crois pas. Qui veut mourir pour son pays aujourd’hui ? Ce serait absurde ! L’intérêt des affaires a pris le dessus. Je suis né dans un petit village de Crête, Agies Paraskies, et même si mes idées sont très internationales, tout ce que je suis vient de là. Quand on me demande combien de Grecs font partie de l’exposition, je réponds : « Moi ! »
Pour quelle transformation opteriez-vous si vous étiez hybride ?
Je suis gros, ours, et très content de mon corps. Donc je le garde tel quel et je choisis une des quatre tenues de Craig Green qui figurent sur notre affiche. Elles obligent à trouver sa moitié vestimentaire, et comme je suis très romantique, je pense que l’on n’aime vraiment qu’une personne dans la vie.

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Oh! My Dog, 2011 © Chi He BA Coll. Central Saint Martins College

* Ces figurines au charme pictural sont apparues aux Etats-Unis au début du XXe siècle avant de se développer au Japon. Utilisées dans la publicité à partir des années 90, elles inondent la production culturelle, du street art aux jeux vidéo, en passant par le toy art, l’animation et le cinéma, le graphisme, jusqu’à la haute couture.

ARRRGH! Monstres de mode
Exposition coordonnée avec Angelos Tsourapas et scénographiée avec Stamos Fafalios
La Gaîté Lyrique, Paris
Jusqu’au 7 avril

+ En extension de l’exposition, retrouvez des interviews standard sur Gaîté live. Exemple vidéo : La Chatte pour la sortie de leur deuxième album.

Vassilis-Zidianakis Craig-Green-ARRRGH-!-Monstres-de-mode Craig Green © Style et character design  Photo : Daniel Daniel Lillie

Craig Green © Style et character design Photo : Daniel Daniel Lillie

L’expo
Scoooobidoooo !
Nous avions vivement encouragé ARRRGH! lors de sa première édition à Athènes, en juillet 2011 (lire Standard n°32). Déjà, Vassilis Zidianakis se positionnait à la frontière de l’art, que l’on retrouve à la Gaîté Lyrique où l’on rencontre de nouveaux noms internationaux comme le Suédo-colombien Alex Mattsson, les Anglais Alexis Themistocleous, Piers Atkinson ou la Chinoise Chi He. En introduction aux cinquante-cinq « œuvres », trône dans le vestibule de la Gaîté Lyrique, une sculpture surprise du photographe Paul Graves qui porte des chaussures Alexander McQueen. Dans la « petite salle », projetée à 360° sur le mur et le plancher, une vidéo du Néerlandais Bart Hess, dont les membranes luisantes – le « Slime Art » du clip et de la pochette de Born This Way de Lady Gaga – nous regardent comme si nous étions les monstres. Ce magazine a déjà interviewé Cassette Playa, Charlie Le Mindu ou Filep Motwary, mais connaissait moins Rejina Pyo, tiens. « Mais si, c’est la Coréenne qui a remporté en 2012 le prix du troisième Nefkens Fashion Award, de la fondation du musée Boijmans Van Beuningen, à Rotterdam. » Tant de découvertes, c’en est effrayant. M. A.

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