Le samsara tibétain élargit-il l’horizon de vie des personnages de fictions occidentales ? Oui pour l’écrivain Tristan Garcia qui, des Timour à Cartographie des nuages, voit dans la permanence de l’âme la possibilité de transcender l’amplitude romanesque.

Quand vous cherchez à créer une œuvre, il arrive qu’une question que vous ne parvenez pas à formuler clairement prenne une importance décisive, et vous obsède. Depuis que j’écris des romans, une idée me hante, qui n’aura probablement pour vous aucun sens, si je l’exprime simplement ; elle a fini pourtant par orienter mes lectures. Il arrive que je classe mes livres suivant la réponse, souvent peu satisfaisante, qu’ils me paraissent apporter à cette question bizarre, que peut-être je suis le seul à me poser. Peu à peu, je me suis aussi aperçu que les livres que je projetais d’écrire étaient autant de tentatives pour résoudre ce problème.

Enfant, je lisais avec beaucoup de plaisir une série de bande dessinée aujourd’hui oubliée qui s’appelait Les Timour et dont je dénichais de nombreux épisodes dans d’anciens numéros du journal Spirou. C’est sans doute à la lecture de cette série qu’a commencé à germer dans mon esprit ce que j’appelle désormais le « problème Timour ».

Dans cette série dessinée et scénarisée par Sirius, il n’y a pas un seul personnage appelé Timour, mais plusieurs, vivant chacun à une époque différente. À peu près identique dans son apparence physique, son caractère et son comportement, à chaque génération, un Timour meurt peut-être, ce n’est pas grave : le Timour suivant (son fils, sa copie) est là pour poursuivre l’aventure. Les Timour traversent ainsi toute l’Histoire occidentale, de la préhistoire au monde contemporain. Bien sûr, la reproduction à l’identique ou presque d’un même individu de génération en génération suppose de renoncer joyeusement à toutes les lois de la génétique et même au principe de la reproduction sexuée, puisqu’un fils n’est jamais la copie de son père, mais le résultat de la fusion de deux patrimoines génétiques distincts. Chez les Timour, chaque homme est comme le clone de son ancêtre masculin. Ainsi, la grande Histoire nous est contée comme l’aventure, au fond, d’un seul et même homme.

Enfermé dans les limites de sa vie
Rien de fantastique, puisque la série prétend être réaliste. Le personnage est affecté par le passage du temps, puisqu’il n’a pas la même éducation, puisqu’il ne parle pas la même langue, puisqu’il ne vit pas dans le même monde au Néolithique ou pendant la Révolution française ; mais au fond, il demeure bien le même. Ses réactions, son héroïsme et ses cas de conscience se répètent dans toutes les civilisations. C’est un Timour grossièrement similaire, à la chevelure rousse, qui change de vêtements, qui appartient à la « tribu des cheveux rouges » puis passe par Babylone, l’Égypte antique, la Grèce, Carthage, Rome, où il combat comme gladiateur, qui rencontre Attila, qui est fait prisonnier sous les Mérovingiens, qui traverse l’Armorique médiévale, qui fait connaissance avec les Normands, qui combat à Hastings, qui croise la route des Templiers, qui survit à la Saint-Barthélemy, qui embarque pour l’Amérique, qui fraie avec les pirates, qui participe aux guerres napoléoniennes… L’incroyable originalité de la série consiste en ce qu’elle n’accorde pas l’immortalité à son personnage, mais le démultiplie en autant de versions quasi identiques qu’il existe de générations. Drôle d’idée.

Or, cette idée m’a longtemps fasciné. Le problème que Timour me posait, déjà enfant, est le suivant : est-ce qu’il y a un héros de l’Histoire ? Il me semblait que si elle ne disposait pas, comme dans les romans classiques, d’un ou de plusieurs personnages principaux, auxquels je pourrais m’identifier, elle ne serait jamais qu’une succession de petites histoires sans unité. Pourquoi pas ? Très tôt, il m’a semblé que l’Histoire avait autant de chances de s’apparenter à un chaos de faits et d’événements sans raison que d’être une suite ordonnée et rationnelle. Mais ce n’était pas tant ce qu’elle était réellement qui m’intéressait que sa capacité à être racontée. J’avais désespérément envie qu’on me raconte toute l’Histoire humaine comme un long roman, et j’avais l’impression que la mort fatale des individus empêchait ce récit : à moins d’imaginer un héros immortel, chaque personnage humain était enfermé dans les limites de sa vie, coincé entre sa naissance et sa mort. Peut-être qu’il pouvait léguer quelque chose à ceux qui viendraient après lui ; mais alors l’Histoire devenait une succession d’histoires différentes, une sorte d’immense recueil de nouvelles, chaque nouvelle étant comme une vie. Ou bien elle était une suite d’idées un peu ennuyeuses, qui racontait non pas une vie, mais le destin de grands principes que les hommes se transmettaient de génération en génération, tels que la liberté ou le progrès.

Les Timour, c’était une drôle de réponse, mais une réponse tout de même à mon problème. Chaque naissance est en fait la renaissance du même homme, ou presque.

Le « problème Timour » 
Bien entendu, cette hypothèse enfantine ne résiste pas longtemps. Pour l’accepter, il faudrait renoncer complètement à l’idée d’individu. Et la génétique moderne a achevé de nous convaincre que chaque homme a un patrimoine génétique distinct. Les Timour devraient évoluer. Du moins faudrait-il que les traits de leur visage changent au fil des âges. Leurs us et coutumes, leurs convictions, leurs goûts, leurs désirs : tout doit varier. Il n’y a pas un héros unique parce que l’Histoire n’est pas un immense roman. Fin de l’illusion.

Il n’existe pas quelqu’un de qui on peut raconter l’histoire unifiée quand on écrit les aventures d’un homme de Cro-Magnon, celles d’un guerrier mongol, d’un condottiere vénitien ou d’un conquistador…

Peut-être qu’on raconte tout de même l’Histoire de « l’Humanité ». Mais l’humanité n’est pas un personnage. C’est un concept. On passe de l’écrit concret à la théorie abstraite.

La question semble bien désuète, et la série des Timour n’est plus lue. Mais je persiste à penser que la question qu’elle pose, aussi ridicule qu’elle puisse paraître, devrait éveiller l’intérêt de tous ceux qui aiment raconter : comment imaginer des personnages qui pourraient transcender les limites de la vie individuelle, de la naissance et de la mort ?

Longtemps, les grandes sagas ont reposé sur une réponse aristocratique à ce que nous appelons « le problème Timour » : ce qui se transmet de personnage en personnage, au fil des époques, c’est le sang et le nom de leur lignée. Les héros, de père en fils, changent de silhouette, de qualités et de défauts, mais ils incarnent quelque chose qui reste, qui meurt et qui revit glorieusement à chaque génération. C’est leur nom. Les meilleures fresques historiques françaises, des Rois maudits à Fortune de France, se fondent sur une noble continuité du titre ou du nom, que les enfants héritent de leurs parents et qui permet au lecteur de suivre à travers les siècles l’unique récit d’une foule de personnes qui appartiennent à la même famille.

À bien y réfléchir, me dis-je, cette transmission du nom comme socle de la saga a permis aux grands romans réalistes du xixe siècle de passer outre le cercle restreint de la vie d’un seul individu : chez Zola, le nom des Rougon-Macquart autorise à traverser les décennies du IIIe Empire. Plus tard, les Thibault de Roger Martin du Gard racontent encore les aventures d’un nom, de père en fils.

Livre 7 Tristan Garcia magazine standardLivre 7 Tristan Garcia magazine standard illustration  Opérationturquoise

J’ai envie qu’on me raconte toute l’Histoire humaine comme un long roman, alors que la mort fait de ce récit un recueil de nouvelles.

Cent ans de finitude
Mais la démocratisation moderne a déjà affecté la solution aristocratique au problème Timour : dans Les Buddenbrook de Thomas Mann, le nom passe trois générations, et puis il dégénère. Le petit Hanno, qui meurt d’une typhoïde, scelle la fin de l’illusion selon laquelle quelque chose de la famille pourrait survivre à la mort du fondateur de la lignée. Dans Absalon, Absalon ! de Faulkner aussi, le livre s’achève dans l’impasse représentée par l’ultime rejeton de la famille du patriarche Le Bon, un idiot congénital. Au xxe siècle, les romans de l’aristocratie sont devenus ceux de l’entropie, de la perte d’énergie, jusqu’à l’épuisement du nom.

Donc, me dis-je, ça ne fonctionne pas non plus. Les tentatives pour stabiliser le nom et purifier le sang aboutissent à une sorte de décadence inévitable. En démocratie moderne, on ne peut plus croire que notre nom va nous survivre, et qu’il va renaître dans la descendance éternelle de notre famille.

Reste donc le grand roman démocratique. On peut penser aux Hommes de bonne volonté de Jules Romains ou à la trilogie de Dos Passos : le héros, c’est la foule, c’est l’immense multitude. Cela tient presque, mais sur une durée assez courte, entre 1908 et 1933 chez Jules Romains, on voit certains héros mourir : amputée de quelques individus, la foule humaine poursuit son chemin, change sans cesse, mouvante, ondulante. C’est elle, Timour. Mais comment représenter cette diversité vertigineuse d’êtres humains sur un temps long ? qui est le héros ? qui est l’individu de référence ? Certes, il existe, mais il est mortel, et ne survit d’aucune manière à sa mort.

Possibilités de l’épopée
Il me semble que le roman démocratique a un prix : il enferme ce que nous nous racontons dans le cercle restreint de la vie individuelle. Nous pouvons raconter des amitiés, des solidarités, des voyages, mais cela ne dure jamais plus longtemps qu’une vie. Ou plus exactement : elle peut commencer un peu avant, avec les origines, la description de l’existence de ceux que le personnage a connus, de ses parents, un peu aussi de ses grands-parents. Et puis le récit peut se prolonger dans la génération suivante, jusqu’aux enfants, voire aux petits-enfants. Mais au-delà de ses deux extrémités, c’est le flou, et bientôt le néant ou l’oubli ; chaque vie, commençant un peu en deçà d’elle-même dans les espoirs des vies précédentes et se poursuivant quelques années au-delà d’elle-même dans les souvenirs des vies suivantes, est un petit roman fermé sur lui-même.

C’est ainsi, me dis-je, que nous sommes condamnés à nous raconter des histoires aujourd’hui. Bien sûr, on peut en raconter de toutes les époques de cette manière, mais il n’y a pas de grande histoire de toutes ces histoires. Il n’y a pas d’épopée plus ample, qui pourrait résoudre le problème Timour et raconter d’un seul souffle plusieurs siècles.

C’est dommage. Je me dis que nous avons le souffle court, que nous sommes condamnés à un certain prosaïsme, prisonniers de notre certitude que rien ne survit à la mort que quelques souvenirs. C’est certainement vrai, mais cela oblige le romancier, ou le scénariste, à s’enfermer dans la vie individuelle comme dans une prison d’airain.

Mais la littérature contemporaine évolue. Depuis quelques années, il m’a semblé lire quelques réponses nouvelles à mon vieux problème. Plusieurs ouvrages, américains ou anglais, reposent en effet sur une étrange structure narrative, qui leur permet de faire naître et mourir leurs personnages, d’embrasser plusieurs décennies, puis plusieurs siècles, sans raconter l’histoire d’un nom, d’une lignée, sans suivre non plus une idée abstraite.

Récemment, j’ai éprouvé ce vif sentiment de nouveauté en découvrant les épreuves de L’Adjacent, de Christopher Priest, le chef-d’œuvre de cette année [paru en avril chez Denoël]. Mais la première fois que cela m’est apparu, ça a été en lisant à sa sortie la Cartographie des nuages de David Mitchell [L’Olivier, 2007].

Le roman comme un jeu de plateau
Il existe deux Cartographies des nuages : le roman de David Mitchell, et son adaptation cinématographique par Tom Tykwer et les Wachowski [Cloud Atlas, 2013]. Dans le premier, on découvre six histoires étagées à des époques différentes, coupées en deux et puis réparties symétriquement. L’ensemble est relié par un thème diffus, qui pourrait être l’opposition de la conscience humaine à la domination : en 1849, le jeune Adam Ewing découvre l’oppression coloniale dans les îles Chatham et se convertit à l’antiesclavagisme ; Robert Frobisher, jeune compositeur bisexuel, doué mais présomptueux, est confronté en 1931 à la fois aux forces académiques de l’art officiel et au génie solitaire, vieillissant, mais dominateur de son aîné, le musicien Vyvyan Ayrs ; en 1975, en Californie, Luisa Rey, journaliste d’investigation qui tente de marcher dans les pas de son père, dénonce la puissance du complexe militaro-industriel en enquêtant sur une centrale nucléaire ; à l’époque contemporaine, Timothy Cavendish, un vieil éditeur écossais en banqueroute et menacé par de petits loubards, est interné de force dans une maison médicalisée pour le troisième âge, dont il parvient à s’enfuir de façon rocambolesque ; dans le futur, la clone coréenne Sonmi-451, dévouée aux plaisirs des clients d’un bar, est réduite à l’état d’animal ou de machine, avant de s’émanciper et de devenir la figure de proue d’une vaste rébellion ; enfin, après l’apocalypse, Zachry, drôle de parleur d’une tribu entraînée dans un processus de « décivilisation », est tourmenté par les apparitions, réelles ou imaginaires, du vieux Georgie, un démon archaïque qui représente le Mal ultime.

Les héros naissent, vivent et meurent ; mais le roman, lui, déborde toutes ces vies, en embrasse au moins six et chronique ces aventures apparemment sans lien, comme si quelque chose se poursuivait tout de même quand une existence s’interrompt.

Mais qu’est-ce qui fait tenir ensemble les niveaux de ce roman, qui pourrait ressembler à un jeu de plateau ? Tout tient à un détail, remarqué par tous les lecteurs de la Cartographie des nuages : les personnages principaux possèdent une tache de naissance en forme de comète, comme s’ils descendaient les uns des autres. Ils ne sont pourtant pas, comme les Timour, de la même famille. Ce sont des parents d’âme. On peut faire l’hypothèse d’une sorte de métempsychose : l’âme anticolonialiste d’Ewing est passée à sa mort dans celle du jeune artiste Frobisher ; après le suicide de Frobisher, cette âme a peut-être erré, avant de devenir celle de Luisa Rey, guidée par la volonté de justice, et en qui Rufus Sixsmith aurait reconnu l’esprit de son ancien amour ; puis cette vague chose sans nom et sans corps se sera réincarnée dans le vieux Timothy Cavendish, qui n’a pas fait grand-chose de sa vie, mais qui retrouve tardivement le goût de la liberté ; et c’est ce même esprit qui s’éveille chez un être humain cloné, et révolté ; c’est elle qui, presque éteinte, cligne encore dans la personne confuse de Zachry, après la fin de la civilisation.
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Nos histoires sont condamnées au prosaïsme, prisonnières de notre certitude que rien ne survit que quelques souvenirs.

Structure narrative bouddhiste
Certains, donc, ont proposé une lecture bouddhiste de la Cartographie des nuages. Et ceux qui ont émis avec le plus de justesse cette hypothèse, en rendant presque explicite ce qui était à peine suggéré par le roman, ce sont les auteurs de l’adaptation cinématographique. On s’est beaucoup moqué des maquillages de Cloud Atlas. On a eu tort. En choisissant un casting unique pour les six parties, et en attribuant à chaque acteur cinq ou six rôles « maquillés », les Wachowski et Tykwer ont entériné avec beaucoup d’intelligence l’hypothèse du samsara : les acteurs sont la réalité persistante des âmes, dont les personnages sont les incarnations temporaires et apparentes. C’est comme Timour, mais c’est mieux : il existe une différence entre ceux qui jouent un rôle (les acteurs) et ce rôle (les personnages). Les âmes changent de corps comme les acteurs : elles sont grossièrement maquillées, mais on les reconnaît d’âge en âge.

Si on le lit ainsi, la Cartographie des nuages n’est plus un roman ou un film postmoderne de plus ; il devient un récit révolutionnaire qui considère la mort et la renaissance non plus comme une hypothèse religieuse, mais comme une hypothèse de narration.

La Cartographie des nuages rejoint The Years of Rice and Salt parmi les premiers grands livres du xxie siècle à adopter une structure narrative bouddhiste en réponse à mon problème Timour. Je suis presque certain qu’une tendance littéraire s’amorce.

Auteur de science-fiction, Kim Stanley Robinson avait signé, quelques années avant la Cartographie des nuages, The Years of Rice and Salt (2002, le titre français ne lui rend pas justice : Chroniques des années sombres). C’est un des plus beaux livres de la décennie. Robinson y fait table rase de la science, de la technique et même de la culture occidentale. Il émet l’hypothèse, très simple, d’une extinction de l’Europe de l’Ouest lors de l’épidémie de la Grande Peste [vers 1347]. Puis, avec le soin maniaque qui le caractérise, il essaie en dix tomes de chroniquer l’émergence d’une autre modernité, d’une civilisation matérielle, scientifique et technologique qui ne serait pas née avec la Renaissance, l’Humanisme, Galilée et Newton, les grandes découvertes de Vasco de Gama, Colomb, Magellan, l’éthique protestante ou l’esprit des Lumières, mais qui se serait développée à partir de l’expansion mongole, d’expéditions maritimes chinoises, de l’alchimie de Samarkand [ville du nord-est de l’Ouzbékistan, considérée comme le carrefour des cultures du monde], des moines bouddhistes, des lamaseries ou de la médecine arabo-musulmane. Robinson renonce à l’idée que la modernité serait liée consubstantiellement à l’Europe et à la Chrétienté. D’un geste audacieux, mais soigneux de romancier, il interrompt, au point le plus faible de son développement, la longue chaîne de l’histoire occidentale. Tel un laborantin de fiction, il découvre alors qu’une forme comparable de modernité aurait pu avoir lieu si rien d’occidental n’avait survécu aux heures sombres du Moyen Âge.

Personnages initiaux
Son coup de génie est d’avoir adapté son mode de narration à cette uchronie. Si le monde moderne s’était forgé plus à l’Est, dans une aire culturelle dominée par le bouddhisme plutôt que par le christianisme, l’art de raconter aurait été différent. Le sens linéaire de l’Histoire, qui sert de canevas au roman réaliste européen, aurait peut-être été remplacé par un sens cyclique du retour des mêmes âmes dans d’autres corps. Ce que raconte Robinson de livre en livre, c’est donc la mort et la renaissance permanente de personnages dont l’esprit passe par le Bardo, qui se réincarnent parmi les hommes, parfois parmi les animaux, qui changent de sexe, de statut social et d’âge, mais dont quelque chose demeure, et qui progressent lentement, dans l’espoir d’une délivrance. Il s’agit de Timour, dont le corps, les caractéristiques et le nom ne sont jamais les mêmes. Les héros de The Years of Salt and Rice sont tout de même reconnaissables, d’incarnation en incarnation, par les initiales de leur nom : l’identité de chacun tient à la première lettre de son patronyme qui indique, au lecteur parfois distrait par les cycles de morts et de naissances, qui est qui. On comprend peu à peu que le déserteur de l’armée du grand Khan mongol nommé Bold dans le premier livre est devenu Bihari dans le deuxième. Ce Bihari décède empoisonné, puis passe dans le mystique Bistami, qui accompagne en direction des Pyrénées désertes la sultane Katima. Celle-ci était dans le tome précédent l’eunuque révolté Kyu : et si Kyu n’était que rage et désir de vengeance, après son émasculation par ses maîtres chinois, Katima est devenue peu à peu une visionnaire musulmane, qui cherche à fonder une société nouvelle dans les contrées dépeuplées de l’Ouest. Kyu avait d’abord ressuscité sous les traits d’une toute jeune femme indienne opprimée, Kokila, qui avait tué son époux avant d’être condamnée à mort. Et elle était devenue un tigre, Kya.
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La fiction ne peut déborder des limites de la naissance et de la mort qu’à la condition de supposer une permanence des âmes sous les corps.

Ainsi, les personnages en « K » progressent-ils de corps en corps, au fil des décennies. Parfois leur développement est arrêté. Le projet utopique de Katima échoue. Elle meurt. Elle revient sous la forme plus belliqueuse de l’amiral Kheim, aux ordres de l’empereur de Chine, qui traverse le Pacifique et découvre l’Amérique. Kheim recueille une jeune Indienne des plaines malade, qu’il appelle Butterfly : les « B » sont toujours plus doux, et plus passifs. Eux ne changent jamais l’histoire, ils la subissent souvent, comme cette enfant fragile. Elle deviendra dans le livre suivant, au xive siècle à Samarkand, un forgeron soufi – car les « B » sont souvent mystiques – au service d’un alchimiste têtu, décidé à rationaliser la science musulmane, Khalid. Buté, orgueilleux, « K » est une âme nerveuse, qui essaie, qui échoue, qui cherche à tâtons dans l’obscurité de l’Éternel retour à percer une ouverture vers le progrès. Toujours ambitieux, « K » ressort de la mort galvanisé et révolté contre la condition humaine. Par petites touches, d’incarnation en incarnation, se dessine ainsi le portrait subtil de deux âmes, qu’une succession d’adjectifs ne pourrait pas restituer. « B » est placide et stoïque, peut-être, tandis que « K » est ambitieux, insatisfait et violent ; mais ce n’est pas aussi simple, et leurs caractères respectifs s’échangent avec le temps.

L’élégance du samsara
De siècle en siècle, aux côtés du « B » et du « K », qui inlassablement meurent et renaissent, on trouve des « I » qui parfois les aident et parfois les empêchent, des « S » presque toujours antagonistes, des « Z » en position de pouvoir, et des « P » secondaires.

Ils forment tous un groupe d’âmes sœurs liées entre elles, dans leur lutte pour progresser. Vue du dehors, l’Histoire est accomplie par des individus différents, qui s’allient et qui s’affrontent. Du dehors, donc, il n’y a pas de sujet, sinon un être collectif ou abstrait. Mais intérieurement, l’Histoire est le roman d’âmes qui meurent et qui reviennent, inlassablement.

Grâce à ce principe emprunté au bouddhisme, ce qui ne serait qu’un ensemble disparate de nouvelles devient un roman cohérent simplement parce que le lecteur, aidé par les initiales des noms, cherche sans cesse à relier d’un fil invisible les actes et le caractère apparents des hommes de toutes les époques.

Le samsara est peut-être la solution la plus élégante pour lire le monde comme un roman ; les conceptions occidentales de l’identité, quelle que soit leur valeur philosophique ou scientifique, permettent plus difficilement, voire rendent impossible, de raconter ce qui arrive aux êtres humains de siècle en siècle. L’hypothèse fictionnelle de la renaissance permet en revanche de supposer sous la diversité des individualités au fil des siècles l’effort d’un même personnage à l’œuvre.

À la lecture de la Cartographie des nuages et de The Years of Rice and Salt, ou de L’Adjacent, j’entrevois la seule solution au problème Timour qui m’a obsédé : il faut adopter le point de vue du samsara. Il ne s’agit pas d’y croire, comme y croit un authentique bouddhiste, mais de réaliser que la fiction romanesque ne peut déborder des limites de la naissance et de la mort individuelle qu’à la condition de supposer une forme de permanence des âmes sous les corps. Faute de quoi le roman ne peut plus être épique, en ce sens exact : il devient impuissant à voir loin. Comme la société contemporaine a enfermé chaque individu dans les limites de son corps, de son intérêt et de son individualité, la littérature pourrait bien finir par enfermer l’imaginaire dans les limites de sa mort.

Je ne dis sûrement pas qu’il faut croire à la renaissance pour raconter une histoire délivrée des limites de la naissance et de la mort, mais qu’il suffit de l’imaginer. Comme David Mitchell, comme Kim Stanley Robinson et Christopher Priest, imaginez qu’il y a sous plusieurs personnes de plusieurs générations un seul personnage, une seule âme, et d’un seul coup l’horizon du roman s’ouvre, et le territoire des siècles se libère.

Par Tristan Garcia Illustration Operationturquoise

7
(Gallimard, 576 p., 22 euros)
Dans ce roman, Tristan Garcia invente un personnage qui recommence la même vie sept fois : « Quoi qu’il fasse, il meurt, renaît et peut bien changer le monde, il est condamné à retrouver à sa naissance une réalité inchangée. Une sorte de Un jour sans fin à l’échelle d’une vie. »