Ressortie en salles de L’Assassin, le premier film d’Elio Petri, réalisateur kafkaïen d’Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon

Elio Petri ? Mais si, le réalisateur kafkaïen d’Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, démonstration paranoïaque de la corruption au sommet de l’Etat italien, une perfection de mise en scène qui lui avait valu en 1970 l’Oscar du meilleur film étranger doublé d’un prix spécial du Jury à Cannes. Là, on redécouvre son premier film, dont le négatif a été restauré, et son citoyen principal éveille les soupçons. Un jour, vers midi, un antiquaire romain, Alfredo Martelli, « presque » 35 ans, est arrêté à son domicile par trois policiers qui refusent de lui dire de quoi on le soupçonne. Il est emmené au commissariat, et commence une journée d’interrogatoire sur son commerce, ses habitudes, sa vie amoureuse. Car Alfredo est un peu filou : il se promène dans les bas-fonds de Rome, rachète pour une misère une vieille pendule ou des copies de grands tableaux qu’il revend quinze fois plus cher. Par ailleurs, il est sur le point de se fiancer avec une actrice un peu idiote, qui se trouve être la fille du patron d’un grand groupe pharmaceutique, tout en voyant de temps à autre sa maîtresse, une bourgeoise un peu plus âgée que lui, qui l’entretient, et qu’il avait piqué à l’un de ses amis. Bref, une merveille de héros de film italien.

Blague à pépé

Le problème pour Alfredo, c’est que sa maîtresse a été retrouvée assassinée au couteau chez elle, dans la matinée, et qu’il est la dernière personne à avoir été vu chez elle. De plus, sa future femme, l’actrice idiote, a disparu. Tout l’accuse, et les flics vont tenter de lui arracher des aveux. Les questions sont entrecoupées de flashbacks sur sa vie. Il y en a un, peut-être le plus beau, où Alfredo est question sur l’activité antifasciste de son grand-père, et on le voit, enfant, venir dire à celui-ci que les milices mussoliniennes sont à l’approche de leur village et qu’il le cherche, lui, le militant d’opposition. Le grand-père est en train de pécher, il voit les sombres militaires sur le pont d’en face en train de marcher au pas en chantant, il dit à son petit-fils que ça ne l’inquiète pas, puis change d’avis et se met à courir dans la forêt, on continue à entendre le chant des fascistes, il manque de tomber plusieurs fois en butant sur des racines ou en glissant dans des flaques, le plan est magnifique, il rejoint son petit-fils et celui-ci lui dit : « Pépé, c’était une blague, les militaires ne te cherchent pas ».

« Tu veux de la langouste ? »

Ca explique bien le personnage, et surtout, ça crée une correspondance troublante avec son interprète, puisque la famille de Marcello Mastroianni, qui joue Alfredo adulte, avait dû elle aussi se cacher dans les montagnes jusqu’à la fin de la guerre en raison de leur opposition au régime totalitaire. Mastroianni, parlons-en : à l’époque, en 1961, il vient tout juste de devenir une star, La Dolce Vita de Fellini est sortie l’année dernière, et il a enchaîné notamment avec La Nuit d’Antonioni, ce qui contribue à lancer tout autour du monde son image de latin lover chicissime. Sa classe, dans L’Assassin, est meurtrière : on se damnerait pour porter les lunettes de soleil de cette façon, pour réussir à rester élégant tout en se brûlant les pointes de cheveux à la cire pour éviter qu’ils ne tombent, et pour savoir dire de façon follement séduisante des phrases aussi simples que « Tu veux de la langouste ? », « Serre-moi fort chérie », « Je suis loin d’être parfait » ou encore « Je peux faire l’amour à une femme sans engagement moral ».

Pour résumer, un bon petit polar vintage, qui parfois manque de rythme (c’est un premier film), compensée par ce beau noir et blanc qui donne sa mesure au travail du directeur de la photo, Carlo di Palma, collaborateur fidèle d’Antonioni et Woody Allen. Ce qui me fournit une excellente transition ; à tous ceux qui hésitaient à aller voir le nouveau Woody, To Rome With Love, en craignant un côté trop carte postale (l’affiche et le titre, après tout, ne compose littéralement qu’une grande carte postale), vous pouvez, avec L’Assassin, trouver une autre façon de méditer sur l’amour et la mort dans des appartements romanis.