Des commentateurs turfistes braqués dès l’été sur les embrassades de l’automne consacrent une petite quinzaine des romans avant même leur mise sous presse. Petite revue des promus d’avance comme des tués-dans-l’œuf.

Cedric-Diomède-Louis-XVI

©Cedric Diomède

Marteler jusqu’à ce qu’ils y entrent de jolis cubes dans des orifices ovales. C’est une des disciplines obligées de la rentrée littéraire : déterminer laquelle des thématiques récurrentes s’y taille la part du lion – la famille, cette année, ou bien plutôt la violence, ou bien plutôt la célébrité ? De complexes structures, cousines très lointaines, dans trois colonnes « tendance » formant système, il faut donner sens au désordre, justement, percevoir une fascination commune pour le chaos afin de ne point trop perdre pied.

Sous le prisme du tout-révolution, cette année, on a pu faire voisiner le très ingénu manifeste politique d’Yannick Haenel (Les Renards pâles) avec le peut-être un peu trop foisonnant Esprit de l’ivresse du jeune entrant Loïc Merle, flanqués pour la circonstance du très bon Faber le destructeur de Tristan Garcia, qui traite pourtant de résignation. Toujours les mêmes, en boucle. Or on pouvait trouver, posés à proximité dans les meilleures librairies, le Urbs de Raphaël Meltz – treize pistes exploratoires sur la déstabilisation collective –, ou la certes moins confidentielle révolte par effacement de Conjuration de Philippe Vasset. Dans ce dernier, l’auteur propose une hypothèse fertile en développement, celle d’une disparition des acteurs engagés dans un anonymat revendiqué pour agir – idée déjà envisagée au printemps dernier par Christophe Paviot dans sa Guerre Civile est déclarée.

Voyages intérieurs lointains
Quand Cécile Coulon dans Le Rire du grand blessé et Emmanuelle Heidsieck avec À l’aide ou le rapport W jouent brillamment à se faire peur en imaginant respectivement – processus classique, souvent fécond – un avenir prohibant l’acte gratuit ou la lecture, quand Thomas Günzig avec Manuel de survie à l’usage des incapables ou Cloé Korman dans Les Saisons de Louveplaine portraiturent des banlieues blindées de violences bien partagées entre les divers acteurs en présence, d’autres s’enferment chez eux, à l’aise, se concentrent sur eux-mêmes. Brigitte Giraud se dissèque physiquement (Avoir un corps), Thomas Clerc décrit son Intérieur comme un dingue, avec humour, pièce par pièce, appareil électroménager par prise murale, afin d’en conter long sur le monde. D’autres encore, s’enfuient loin, très loin, dans l’espace ou dans le temps.

Pas de côtés
Au rayon de ces voyageurs, deux écoles : les biographes et les bourlingueurs. Qu’ils attachent leur attention à un braqueur magnifique bien qu’assez poissard (Sulak, Philippe Jaenada) ou à de « grands hommes » incontestables (Danton, Victor Hugo, Churchill (Hugo Boris, Trois grands fauves), aux témoins du meurtre d’une prostituée après-Grande-Guerre (Le Bonheur pauvre rengaine, Sylvain Pattieu), à des gueules cassées du même conflit (Au revoir là-haut, Pierre Lemaître), à un pathétique aimant à catastrophes (Avec les hommes, Mikaël Hirsch) ou à une semi-dingue en quête de canonisation (Une sainte, Emilie de Turckheim), les premiers causent actualité par accident, ou rebond.

Chez les seconds, comme Thomas B. Reverdy et ses Évaporés d’extrême-Orient, ou Céline Minard et les héros du Far-West de Faillir être flingué, on opte pour le pas de côté qui en raconte plus sur ici et aujourd’hui qu’un encarté de faits divers. On peut aussi choisir d’ailleurs, pour ce faire et à l’instar de Romain Puertolas (L’extraordinaire histoire du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea), d’imaginer un personnage dont l’originale profession facilite encore les élans voyageurs, puisqu’il peut, du coup, visiter l’Europe en armoire autant qu’en montgolfière. Pas bête.

On l’aura compris, il n’y aura pas eu de thème particulièrement récurrent dans la production littéraire et une belle tripotée de textes pourtant édifiants, utiles, puissants, sont passés à l’as, y compris dans ces pages, pour de bien mauvaises raisons : parce qu’ils sont trop nombreux, parce qu’il semble utile de surestimer certains auteurs, parce qu’il n’était pas encore l’heure d’en parler, et demain plus vraiment celle d’y revenir. Heureusement, l’électricité de la rentrée passée, pour continuer à remplir leurs colonnes, les critiques ouvrent enfin le jeu. Ainsi, au moment où vous lisez ces lignes, quels œufs encore en rayon déguster en priorité ?

 Œufs de Toussaint
Battus et rebattus :
Les Renards pâles, Yannick Haenel, Gallimard/L’Infini (lire P. XX)
Au revoir là-haut, Pierre Lemaître, Albin Michel
L’Esprit de l’ivresse, Loïc Merle, Actes Sud
Faillir être flingué, Céline Minard, Rivages
À déguster quand même :
Faber le destructeur, Tristan Garcia, Gallimard
La Conjuration, Philippe Vasset, Fayard
Aux blancs bien montés :
Manuel de survie à l’usage des incapables, Thomas Günzig, Au Diable Vauvert
Avoir un corps, Brigitte Giraud, Stock
L’extraordinaire Histoire du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, Romain Puertolas, Le Dilettante
Les Évaporés, Thomas B. Reverdy, Flammarion (lire P. XX)
À déguster en priorité :
Intérieur, Thomas Clerc, Gallimard/L’Arbalète
Sulak, Philippe Jaenada, Julliard
La première pierre, Pierre Jourde, Gallimard
Les Saisons de Louveplaine, Cloé Korman, Le Seuil
Une sainte, Emilie de Turckheim, Editions Héloïse d’Ormesson
À point, manger sans modération :
Trois grands fauves, Hugo Boris, Belfond
Le Rire du grand blessé, Cécile Coulon, Viviane Hamy
À l’aide ou le rapport W, Emmanuelle Heidsieck, Inculte/Laureli
Avec les hommes, Mikaël Hirsch, Intervalles
Urbs, Raphaël Meltz, Le Tripode
Le Bonheur pauvre rengaine, Sylvain Pattieu, Le Rouergue
Les Heures pâles, Gabriel Robinson, Intervalles

Par François Perrin
Illustration Cédric Diomède