Vertige métaphysique en bichromie, Barthélemy, l’enfant sans âge de Simon Roussin croque et embaume les 101 résurrections d’un kid mélancolique.

Un vieil homme meurt dans son lit. Son domestique est en larmes. Et puis… « Pouf ! » À la place de l’expiré, un garçonnet de 11 ans en col roulé blanc. « C’est encore arrivé ! » se dit-il, accablé par le poids des années qui pèsent sur sa conscience. Car Barthélemy renaît. Encore et toujours, depuis la nuit des temps. Il a été pharaon, samouraï, chevalier, pirate, chef indien, poilu, vainqueur de l’Everest. Sa mémoire est intacte, mais il doit retourner à l’école. Jusqu’à ce qu’un autre condamné à l’éternité, le hors-la-loi Auguste Salomon, ne le kidnappe.

À quoi bon revivre si « tout finit en eau de boudin » ? C’est le dilemme au cœur (battant) de la BD Barthélemy, l’enfant sans âge de Simon Roussin, aussi jolie que palpitante, en sélection officielle au dernier festival d’Angoulême. Né en 1987 (à moins que…), ce lecteur de Conrad et de Tintin, nourri aux cavalcades de Belmondo période Homme de Rio, semble avoir digéré plusieurs siècles de récits d’aventures – on exagère un peu, histoire de traduire l’excitation ressentie à la lecture de cette fable trop brève qui semble en annoncer beaucoup d’autres.

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« Un retour au récit de genre, après la vague intimiste des 20 dernières années. » Simon Roussin

Quelle est l’origine de cet enfant qui, depuis des siècles, est « incapable de mourir » ?
Simon Roussin : La notion de mémoire infinie. S’amuser avec toutes les époques traversées, les figures historiques rencontrées. Barthélemy aurait découvert le Graal avec le Roi Arthur, voyagé avec Hemingway, vu s’élever les pyramides, sombré avec le Titanic… Et en même temps, un homme qui aurait eu des centaines de familles, de femmes et d’enfants, qui aurait survécu à tous ses amis, ne pourrait que vivre dans des abîmes de mélancolie. C’est le contraste entre cette gravité excessive et son apparence enfantine qui m’a intéressé.
La forme a influencé le fond. Je voulais faire des strips humoristiques et d’aventures. Il me fallait donc un système simple, un pitch court déclinable à l’envi. J’ai dessiné le premier en mai 2012, année où je me suis passionné pour les civilisations disparues, les guerres… J’avais d’abord en tête de situer mon histoire pendant la guerre de Sécession, puis l’Égypte ancienne, un autre pendant la Prohibition, puis je me suis mis à lire les récits d’explorateurs aviateurs du début du xxe siècle… Pourquoi ne pas tout combiner dans un seul personnage ?

Aviez-vous en tête d’autres récits de héros condamnés malgré eux à revivre (leur vie) ? Quartier lointain de Taniguchi ? Benjamin Button de Fitzgerald ? L’excellent roman de Ken Grimwood, Replay ? Voire, sur un mode cruel, ce bon vieux Kenny de South Park ?
La nouvelle de Fitzgerald m’avait évidemment marqué. Le film de Coppola, L’Homme sans âge [2007], et surtout le livre de Mircea Eliade dont il est tiré [Youth Without Youth, 1976] ont aussi été importants. Tous parlent d’hommes incapables de faire face à la mort ou de vivre normalement. Le film The Man from Earth [Richard Schenkman, 2007], sur ce professeur qui avoue à ses collègues qu’il est un homme des cavernes âgé de 14 000 ans, m’a beaucoup touché. Par l’infini de sa proposition narrative, par ce mélange de tragique et d’absurdité, ensuite, qu’on retrouve dans les récits de voyages dans le temps. Le vertige que suscitent ces questions, notre place microscopique dans l’espace, est passionnant, car il aboutit souvent à une forme d’incertitude extrême, une angoisse, que l’humour peut désarmer.

Votre livre est très généreux pour l’imaginaire. D’où vous vient ce goût ?
D’écrivains-aventuriers : Hemingway, Melville, Conrad, Kessel. Barthélemy se termine sur une référence appuyée à une nouvelle d’Hemingway, Les Neiges du Kilimandjaro [1936], qui raconte la lente mort d’un homme en Afrique, ses souvenirs et ses délires avant la fin. Au cœur des ténèbres [1899] ou Typhon de Conrad [1902] ont été aussi de grands chocs. J’aime son écriture complexe et poétique, et comme il se sert du récit d’aventures pour traiter de grandes questions sur la nature de l’homme. Plus jeune, La Nuit des temps de Barjavel [1968], La Planète des singes de Pierre Boulle [1963], Des souris et des hommes de Steinbeck [1937] faisaient partie de mes livres préférés. De grands romans, où les personnages sont malmenés, face à des dilemmes existentiels forts.
Romain Gary aussi a été très important. Ses vies multiples, ses voyages, son obsession de la mémoire, de l’oubli et de la solitude, son humour aussi, ont construit entièrement la personnalité de Barthélemy. Et puis, au cinéma, les westerns, les films de de Broca ou Verneuil qui racontent des épopées parfois tragiques avec une grande décontraction : Cartouche, L’Homme de Rio, Cent mille dollars au soleil [1962-1964]… J’avais en tête John Huston ou Howard Hawks, des cinéastes qui ont su s’approprier chaque genre tout en gardant leur personnalité.

Barthelemy l'enfant sans âge Simon Roussin p. 20

« Il a vu s’élever les pyramides. » Simon Roussin

Vous avez choisi une gamme de couleurs limitée (vert, rouge) pour rendre hommage aux « vieux illustrés ». Lesquels mériteraient absolument de renaître ?
C’est une référence aux couvertures du Petit Vingtième dessinées par Hergé [1928-1940]. Prépubliée en bichromie dans ce journal, la première version de L’Île noire, par exemple, est magnifique. Dans les vieux journaux Spirou et Tintin, les personnages se retrouvaient coloriés dans un rouge vif, les décors étaient rythmés par des nuances de roses et de gris, cela ne ressemblaient en rien aux albums cartonnés publiés par la suite – probablement pour des raisons de coût ou de manque de temps. J’ai eu aussi entre les mains des vieux exemplaires du Petit Journal [1863-1944] et son supplément illustré. Puis, dans les aventures de Mickey aux éditions Hachette [depuis 1934], les trames sont très visibles, presque sales, et combinées au trait rond de Disney, le résultat est incroyable. Comme les deux premiers tomes des Naufragés du temps de Forest et Gillon [1974-1975], le premier en noir et vert, le deuxième en noir et rouille, Barbarella de Forest [1964-1982], ou la première édition du Testament de Godefroid de Bouillon de Chaland [1981], en rouge et noir.

Avez-vous lu la saga Théodore Poussin de Frank Le Gall, aventures au long cours d’un jeune marin dunkerquois dans l’Asie de l’entre-deux-guerres [1987-…] ?
J’adore cette série. Les sept premiers tomes trônent dans ma bibliothèque depuis des années. Ce n’est pas un hasard si, dans Barthélemy, Auguste Salomon a un léger air de famille avec le père de Théodore Poussin ! Je l’ai lu très tôt. Comme La Comète de Carthage de Chaland [1986], le dessin me rappelait Tintin, le style m’attirait. En revanche, les scénarios m’échappaient souvent, les sursauts de violence me saisissaient (un personnage perd un œil d’un coup de sabre, on voit le sang des blessures, etc.). Et puis tous ces mystères autour des origines du héros, ce pirate qui récite du Baudelaire, le septième tome [La Vallée des roses], en rupture totale, qui raconte l’enfance de Théodore dans une ambiance très mélancolique, le trait très élégant, vraiment c’est une grande série que je relis souvent.

Vous sentez-vous participer d’une éventuelle renaissance de la ligne claire ?
Le terme est un peu galvaudé aujourd’hui. Bien sûr, je me reconnais dans sa définition et dans ses auteurs, mais Maurice Tillieux [Gil Jourdan] a autant d’influence sur mon travail que Hergé, et il n’est pas un auteur de la ligne claire. Je me sens énormément marqué par l’école de Marcinelle et le style atome du Journal de Spirou. Jijé, Morris, Franquin, Hubinon, Peyo… Alors, bien sûr, je suis plus proche de la ligne claire, mais pour des raisons techniques (je ne sais pas dessiner au pinceau), et mon style évoluera sûrement – il a déjà beaucoup changé depuis ma première bande dessinée [Robin Hood, 2010]. Plutôt qu’une renaissance, il y a peut-être aujourd’hui une envie de retour au récit de genre, après la vague intimiste des vingt dernières années.

L’Enfant sans âge pourrait donner un film superbe, entre le Resnais de Je t’aime je t’aime et le Gondry d’Eternal Sunshine. Avez-vous été contacté à ce sujet ?
Non. J’ai revu Je t’aime je t’aime avant de m’attaquer à Barthélemy. J’aime beaucoup. Le cinéma tient une énorme place dans mon quotidien et mon travail, il m’inspire et m’aide dans mes réflexions, bien plus que la bande dessinée. J’ai parfois des idées qui pourraient fonctionner en film et j’aimerais un jour sauter le pas et écrire un court-métrage. Il faudrait que ce soit un récit que je ne puisse pas dessiner… C’est de l’ordre du rêve !

Quels acteurs pourraient incarner le fidèle Toussaint ou l’émouvant Auguste Salomon ?
Parce qu’il lui ressemble un peu physiquement, Pierre Arditi pourrait camper un bon Salomon. Ou Jean Rochefort ! Pour Toussaint, j’imagine bien la voix et la bonhomie de Bruno Podalydès – il pourrait même le réaliser, soyons fous. C’est plus facile d’imaginer des acteurs disparus : Robert Ryan ou James Coburn dans le rôle de Salomon, ou Paul Meurisse. Et pour Toussaint, Robert Dalban, le majordome des Tontons Flingueurs, ou Serge Reggiani.

Si vous pouviez renaître à n’importe quelle époque et sous n’importe quelle apparence ?
Je préférerais voyager dans l’Histoire, voir un peu de tout : les dinosaures, le phare d’Alexandrie, la construction des statues de l’île de Pâques ou de la Grande Muraille de Chine, découvrir le pôle Nord, croiser Buffalo Bill, Geronimo, chercher de l’or en Californie, voir le Hollywood des années 1950, aller sur le tournage des Désaxés… Une démarche archéologique.

Et s’il vous arrivait la même chose que Barthélemy, que feriez-vous de vos nouvelles vies ?
Ce serait horrible ! Tout recommencer, avoir sans cesse une longueur d’avance… Il ne me faudrait pas cent vies comme Barthélemy pour admettre que c’est un fardeau ! Bien sûr, l’hypothèse est amusante, mais une fois que vous avez parcouru le monde (ce qui peut prendre un certain temps, je l’admets), vous vous enrhumez toujours en hiver, vous vous attachez encore à des animaux de compagnie et vous voyez disparaître vos proches… Comme dit Woody Allen : « L’éternité c’est long, surtout vers la fin. »

Barthelemy l'enfant sans âge Simon Roussin couverture
Barthélemy, l’enfant sans âge
Cornélius
80 pages, 14,50 euros
Sortie au printemps 2016

Ciné-Club
Recueil de ses dessins sur le cinéma, publiés dans la presse entre 2011 et 2015 (notamment dans So Film)
Sortie 22 octobre aux éditions Magnani

 

Simon Roussin Les Ailes Brisees Prisonnier des glaces
 
Prochains albums
À tire d’elle
«Tout est parti de huit pages, Les Ailes brisées, dessinées pour le no 7 de la revue Nyctalope sortie en janvier 2014, que je codirige avec Marion Fayolle et Matthias Malingrëy. Cette histoire portait sur une acrobate qui porte la poisse aux hommes qu’elle aime, tous aviateurs. Je travaille actuellement sur deux livres autour d’elle. Le premier est un très grand format (30 x 40 cm) en trichromie qui raconte l’errance d’un pilote d’avion dans les glaces du pôle Nord en 1926-27, à la recherche du mari de cette femme.

J’écris encore le deuxième. Je souhaite évoquer l’aéropostale, sans raconter ce qu’on connaît déjà, les exploits de Saint-Exupéry, Mermoz, Guillaumet et les autres. Je veux raconter une amitié en y insufflant pas mal de romanesque, peut-être un peu de fantastique. Ces pionniers qui se lançaient dans l’inconnu, qui prenaient des risques incommensurables pour transporter des lettres… La fin de l’aéropostale, avec le rachat par Air France, est un peu semblable à la fin du Far West avec l’arrivée de l’ordre et de la loi : la fin de l’aventure et des illusions. Il y a plein d’anecdotes hallucinantes. Ces deux livres sortiront aux éditions 2024, le premier avant la fin de l’année si tout va bien. »
Propos recueillis par R. G.

Dessin inédit de Simon Roussin
Les Ailes brisées – Prisonnier des glaces
© Éditions 2024