La Joconde est dans les escaliers, vers 1968

© Robert Filliou

Dans les années 60-70, parallèlement au pop art et au nouveau réalisme, le mouvement Fluxus est un moment crucial de l’art contemporain ; pour la première fois peut-être depuis Dada, il s’agit de dépasser la notion d’œuvre comme objet fini pour privilégier une cristallisation fondée sur les rencontres et situations vécues. Faire que l’art rejoigne la vie et vice versa, dans un esprit libertaire et activiste, et sous influence zen.

Sous l’impulsion de George Maciunas, né en Lituanie en 1931, exilé à New York (compatriote et ami du cinéaste Jonas Mekas), les artistes désacralisent, déhiérarchisent et s’inventent en tous genres, comme ce dîner Fluxmeal en 1968 chez Maciunas, composé d’œuvres qui se mangent, ou un concert consistant à détruire un violon (One for Violin Solo du Sud-Coréen Nam June Paik, 1962). Performances, manifestations, events… Ces  agitateurs ouvrent les champs, créent de l’interdisciplinarité avec la musique ou le théâtre. On y voit se définir l’action painting par Harold Rosenberg, la poésie concrète par Emmet Williams ou la musique expérimentale par John Cage. De Wuppertal à Prague, de Tokyo à Villefranche-sur-Saône, de multiples foyers de ces innovations rayonnent de par le monde, sollicitant l’implication du regardeur ou l’invitant dans la danse. Fluxus génère des échanges tout en se centrant sur les notions de quotidienneté et de banalité. Une installation de 1968 du génial Français Robert Filliou traduit sur un mode comique cette approche décomplexée : un balai, une serpillière et un seau ont été laissés dans un coin, leur propriétaire étant parti, tandis qu’un écriteau renseigne : la Joconde est dans les escaliers.

Pari perdu d’avance ?

Cinquante ans après sa création, comment toucher du doigt cette aventure débridée, manifestée surtout lors de situations éphémères ? Seuls quelques-uns sont passés à la postérité, comme Ben Vautier ou Yoko Ono, et pas forcément pour de bonnes raisons. La lecture de manifestes (on peut lire l’anthologie des textes Fluxus aux Presses du Réel), les films et vidéos documentant les performances n’y suffisent pas. Le musée peut-il restituer ce foisonnement dont l’essentiel de la production reste par nature rétif à toute forme de récupération ?

C’est à ce pari perdu d’avance que s’est attelé en janvier le Musée d’Art moderne de Saint-Etienne avec Fiat Flux : la nébuleuse Fluxus 1962-1978. Le musée triche quelque peu, consacrant ses salles centrales à des œuvres de l’Allemand Wolf Vostell et de Nam June Paik, certes affiliés au mouvement, mais qui sont ici surtout représentés par des pièces objectales à la monumentalité contradictoire avec l’esprit Fluxus (comme les « sculptures vidéo » de Paik ou l’installation Fandango de Vostell) et pour la plupart bien plus récentes, datant des années 80 voire 90 (leur présence faisant fi du titre même de l’exposition).

Manipulation interdite
Le cœur Fluxus bat plutôt dans la périphérie de l’expo, dans ses galeries latérales, consacrées aux fameuses Fluxboxes, boîtes riches de contenus à activer, aux multiples, qui pouvaient s’acheter par correspondance au travers des Fluxshops, aux partitions à interpréter, aux jeux et autres documentations et anthologies. Totalement antifluxus, leur présentation sous vitrine, aérée, mise à distance, en révèle paradoxalement davantage les qualités plastiques. S’il ne saurait aujourd’hui hélas être question de la manipuler telle que l’artiste l’avait originellement conçue, en raison de la fragilité de son support cartonné, la boîte Poème spatial n°1 du musicien japonais Mieko Shiomi (1965), dessin de la cartographie internationaliste des pôles de la mouvance de par le monde, est dorénavant figée et s’apprécie par le regard et non par le toucher dans un effet d’arrêt sur image.

Comme dans un musée de civilisation, incapable de restituer la vie des individus mais conservant quelques-unes de ses traces, les musées font face avec Fluxus à une impossibilité brûlante, tant les capacités de résistance d’un tel mouvement (se refusant d’ailleurs en tant que tel) sont prégnantes. Il peut juste tenter un focus, une mise en perspective, une transmission… autant de tentatives vectrices de sens et de plaisirs dont on aurait quand même tort de se priver à l’avenir. La prochaine tentative aura lieu à Londres avec une exposition de Robert Filliou.

I wish to remain on Fluxus mailing list, 1965

Robert Filliou
The Institute of Endless Possibilities
Henri Moore Institute, Londres
Jusqu’au 23 juin