C’est toujours agréable, lorsqu’on ouvre un livre, de découvrir quelqu’un. C’est aussi assez rare : c’est même une façon possible de distinguer, dans la cacophonie, et si on veut bien tendre l’oreille, une voix. Et un tempérament. Rachel Vanier, dont Hôtel international est le premier roman, a ça : un regard drôle et décalé, à partir de prémisses… disons, graves : le suicide d’un père. Honnêtement, cela n’a jamais beaucoup fait rire. Si l’on ajoute une histoire d’amour qui prend l’eau, on comprend la décision qui s’impose à Madeleine, la narratrice : partir, fuir (« la meilleure solution en amour » comme disait le grand psychologue du XIXe siècle… Napoléon). Ce sera le Cambodge. Ce seront quelques mois. On croisera Sam, une copine, et son copain, Fred, Louie, une aventure (« au croisement de Jude Law et d’Adrian Body, en version ‘’artiste torturé’’ »), Arthur, qui prépare la Fashion Week (que Madeleine va épauler dans la conception d’une collection de vêtements et du défilé qui s’ensuivra), quelques échappées évoqueront Ulysse, le grand amour de Paris. Et quelques évocations filées seront, nécessairement, dédiées à ce père, profondément mélancolique, et suicidaire de toujours. Très souvent, l’amour d’Ulysse et la mort du père seront évoquées successivement : il s’agit, à chaque fois, de mort. Et à chaque fois, la distance de Madeleine fait mouche, qui tente de désamorcer – politesse – la gravité du propos, son incongruité, par la légèreté très apparente du ton. Personne n’est dupe – mais cela dote le roman d’une élégance signalée. Ajoutez les saillies girly, les préoccupations très crues d’une jeune femme qui n’oublie pas que le sexe, parfois, change les idées, le sens des formules et autres raccourcis (« Les Danoises, c’est plus qu’une nationalité, c’est un concept » ou « Qu’on se le dise, cela n’a rien à voir avec de la misanthropie. Je n’ai absolument rien contre les autres êtres humains, je considère simplement que les touristes japonais ne sont pas des êtres humains » qui ponctue une visite aux temples d’Angkor) – et vous avez une tranche de… vie, un « roman » primesautier, touchant, spirituel, recru de traits qui font mouche, et sourire – la mélancolie en bandoulière. Codicille : ce livre a déjà une histoire. Un mois après sa publication, le père de Rachel Vanier s’est réellement suicidé. Celle-ci le laisse affleurer lorsque Madeleine évoque le suicide de son père : le suicide est le terme d’un processus dés-astreux. On pense au mot d’Emmanuel Berl dans Rachel ( !) et autres grâces (Grasset, 1965) : « Il y a beaucoup de suicides qu’on pourrait dire conditionnels : la décision est irrévocable, la date, elle, reste incertaine. On ne se tue pas, mais on se comporte de façon à rendre à peu près inévitable l’accident. On ignore seulement quand et où il se produira. » L’accident n’a pas été évité. Reste ce beau livre en forme d’exorcisme, allègre en dépit des circonstances, tonique, sensible – et juste. On en sort un peu éprouvé, mais on a fait une rencontre. Elle s’appelle Rachel Vanier, elle est née à Budapest, elle a 27 ans : elle est écrivain.

Par François Kasbi

Rachel Vanier
Hôtel International
Ed. Intervalles, 256 pages, 17 euros