Pierre Jourde : « La critique sert à distinguer les artistes qui ne sont pas dans la posture. »

Satiriste acerbe, romancier méticuleux, Pierre Jourde55 ans, fait feu sur tous les artifices dans C’est la culture qu’on assassine, recueil de chroniques parues sur le site du Nouvel Obs.

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Pierre Jourde dans sa baignoire © Louis Canadas

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Selon vous, « le pays de l’ironie, de la satire, de l’esprit frondeur tend à devenir le royaume des béni-oui-oui. » L’artificiel a-t-il envahi la France ?
Pierre Jourde : La critique sert à distinguer les artistes qui ne sont pas dans la posture. Il y a toujours eu des textes qui, au lieu de travailler la langue, se contentent de produire « des images de textes » et des « signes de modernité ». Ce qui ressort dans les médias, ce sont les à-côtés : l’auteur, sa vie, son apparence. Pourquoi récompense-t-on un texte ? Pour « ce dont ça parle », or c’est souvent le moins intéressant. A la Recherche du temps perdu n’est que le récit d’un monsieur qui va se coucher tôt. Le travail sur le matériau n’est pas purement décoratif, mais peut changer notre expérience des choses. La critique ne sait plus lire : elle demande de l’avant-garde avec de vrais morceaux d’avant-garde, du classicisme avec de vrais morceaux de classicisme, comme des yaourts avec de vrais morceaux de fruits.
Aucun média traditionnel ne vous paraît disposer d’un appareil critique fiable ?
Aucun quotidien, surtout pas, catastrophe. Quand tout le monde titre sur Christine Angot, Libé aussi, leurs choix sont très normés, c’est du panurgisme, une machine à abrutir. Ça m’est néanmoins arrivé de lire des chroniques littéraires assez talentueuses dans Chronic’art. C’est très difficile pour moi de placer des critiques papiers, alors je le fais pour pas un rond sur un blog, invité par Le Nouvel Obs. Les journaux hésitent à s’engager, il y a des tas d’endroits où vous ne pouvez rien dire sur Bernard-Henri Lévy, Sollers. Les blogs ont libéré la parole, mais il y en a tellement qu’on ne sait pas où trouver de la pertinence parmi ces critiques nulles et incultes type « j’aime/j’aime pas ». Je crois pourtant à des groupuscules de résistance à la pensée dominante.
Vous écrivez que « ce n’est pas la profession qui est en cause, mais une tendance générale, l’esprit qui tend à répandre la recherche à tout prix du spectaculaire. Tant pis pour le réel. » Vous en avez d’ailleurs été victime : en 2004, le compte-rendu de votre altercation avec des paysans a été exagéré.
Un an après la publication de mon roman Pays perdu, je suis retourné à Lussaud [hameau du Cantal dont les habitants sont décrits « au plus près de la réalité », « comme je les sens, comme je les aime, à la fois héroïques et terre-à-terre »] avec ma femme et mes trois enfants. Six personnes ont voulu me « faire mon affaire » aux cris de « sales bougnoules » car mes enfants sont métis. Sous un jet de pierres sévères, nous nous sommes repliés vers la voiture très endommagée, et un éclat de vitre a blessé mon fils de 1 an. J’ai lu que je m’étais fait casser la gueule par tout le village qui avait détesté le livre. Or, tout le village n’a pas détesté Pays perdu et c’est moi qui leur ai cassé la figure ! Le village a même témoigné en ma faveur – ça, ça n’a jamais été dit – pour signifier que je n’étais pas à l’initiative de la bagarre. J’ai détaillé cette scène dans XXI, mais les médias, notamment Le Figaro et France 2, ont décidé que c’était vachement intéressant, un écrivain « tabassé, lynché » par des paysans. En 2006, nos agresseurs ont été reconnus coupables.

Pierre Jourde : « La culture est massacrée, je le vis avec mes enfants, mes étudiants. J’ai des envies d’égorgements. »

Vous vous moquez des Inrockuptibles, présentés comme « rebelles à l’ordre établi » mais dont « la rébellion est vide, puisqu’elle est précisément devenue le fin mot de l’ordre culturel établi […] C’est une attitude, comme disent les journalistes de mode […], une illusion destinée à rendre plus sexy un total acquiescement aux valeurs dominantes ».
Mais comment peut-on prétendre, adossé à une grande banque, lancer un « news magazine rebelle » ? C’est puéril. Vous êtes intégré au système mais vous voulez être « rebelle », c’est un label de qualité, un argument de vente. L’héritage des années 70, c’est de considérer qu’un artiste est nécessairement en rébellion contre la société, or à quelques exceptions près, il est subventionné par l’Etat ou des fonds privés. L’idée même de geste de révolte n’a plus de sens. Etre un artiste qui dérange est devenu le discours académique.
Vous ajoutez : « L’art qui consiste à coller une chambre d’hôtel de luxe sur le toit du Palais de Tokyo, où la nuit peut se négocier jusqu’à 6 000 euros, pour contempler Paris en buvant du champagne, est une sorte d’art officiel de Sarkoland : du fric, du tape-à-l’œil. »
Quand Jeff Koons expose sur le Grand Canal de Venise, on pourrait se dire que c’est comme pendant la Renaissance : des mécènes qui soutiennent des artistes. Ce qui est neuf, c’est l’inhibition de tout jugement par rapport à cet art. Si vous émettez une critique négative, les artistes se sentent aussi persécutés que les impressionnistes au XIXe siècle. Pure escroquerie intellectuelle : ces derniers étaient hors-système alors que Koons, ancien trader, est dedans. Barbey d’Aurevilly, Léon Bloy, Zola ou Baudelaire étrillaient avec une vacherie invraisemblable les mauvais comme les très grands artistes ; à tort ou à raison, la critique existait.
Et pas aujourd’hui ?
Les dernières querelles remontent aux années 70, autour du Nouveau Roman. Ça s’est éteint dans le royaume de la promotion forcenée, à une époque ou le mot-phare est « respect ». Le discours critique est dévalué a priori, avec cette idée très contemporaine que le geste artistique est d’abord l’expression d’une personne qui vaut en soi. Je suis X, je m’exprime et c’est bien. On vit dans une société où l’individu est la valeur suprême ! Tentez d’instituer des catégories, on considèrera que vous jugez la personne.
« Ceux qui dirigent ce pays, politiques et grands patrons, n’ont dans leur majorité que mépris et indifférence pour la culture et les intellectuels. […] Et lorsqu’ils s’y intéressent […], c’est pour encourager le sacre du clinquant de quelques artistes de cour. Vous n’exagérez pas ?
Vous croyez ? Murakami au château de Versailles, qu’est-ce d’autre ? Bien sûr, il reste des soutiens à des artistes moins importants, des résidences d’écrivains, des allocations, des encouragements, mais ça devient de plus en plus dur.
« Ce qui est dramatique, c’est la disparition de la culture populaire au profit du divertissement de masse. » Mais rien ne vous plaît dans ces divertissements ?
Si. Des dessins animés. Moi, moche et méchant [Pierre Coffin, 2010], j’ai trouvé ça génial. Toy Story 3 [Lee Unkrich, 2010], super. Shrek [2001-2010], excellent. Les versions françaises sont malgré tout gênantes sur un point : il y a toujours un petit personnage rigolo qui parle caillera, qui « kiffe les meufs trop bonnes », c’est bête, je n’ai pas envie que mes enfants parlent comme ça. Sinon, Buried [Rodrigo Cortés, 2010] m’a paru très bon. J’aime aussi les auto-tamponneuses, la boxe ou regarder un match de foot, mais je n’en ai rien à foutre d’entendre parler les joueurs avant ou après.
En termes de culture populaire, vous oubliez une forme d’art dont la qualité a augmenté ces dix dernières années, occupant maintenant la place de littérature feuilletonnesque du XIXe siècle : les séries télévisées. HBO, ce devrait être votre idéal, non ?
C’est juste. C’est parfois brillant. Les Soprano, Twin Peaks, L’Hôpital et ses fantômes… C’est vrai, j’aurais pu en parler. Je n’y ai pas pensé ! Sur le même principe, il y a les jeux vidéo. Je joue avec mes enfants à des trucs de combats, ou seul à Age of Empires [1997].
Revenons à la littérature : « Combien de livres encensés dont le style est un entassement de métaphores grotesques ! » Sur Christine Angot, très belle formule : « une méduse vautrée sur du sable ». 
[Il rit] Son succès survient avec L’Inceste [1999] quand le principe d’exhibition commence à prendre. Ajoutez un personnage médiatique hystérique, irascible… On s’est rencontré une fois en 2006, nous étions tous les deux sélectionnés pour le prix France Culture/Télérama, elle pour Rendez-vous, moi pour L’Heure et l’ombre. Il y avait une lecture au Théâtre de la Colline. Nos regards s’évitaient, je suis allé chercher des rafraîchissements, elle a jeté le plateau par terre en braillant. Ce qu’il y a de marrant, c’est qu’on l’a vendue sur une écriture orale, sauf que Le Marché des amants [2008, sur sa relation avec Doc Gynéco] est d’une lourdeur incroyable, d’un ennui à mourir. Même avec des moyens très limités, on pourrait admettre qu’elle soit dans l’énergie, mais non. Indigeste.
De manière plus dense, vous analysez Yannick Haenel et son roman Jan Karski [2009], qui « met en œuvre avec application des recettes rudimentaires, du type j’apprends à faire un roman“: placer, ici et là, de petits détails qui font vivants. […] Il représente la perversion complète de l’absolu de la littérature. Il fait littéraire, déploie tous les artifices pour créer les illusions de la grande littérature – des mouvements de cape” ». Dans vos fictions, il n’y a jamais d’effets ?
Les phrases d’Haenel sont d’une grandiloquence insupportable. « Je voudrais vous parler une dernière fois des ténèbres », « J’ai fait l’expérience de l’impossible »… Du mélo ridicule d’un imperturbable sérieux – curieusement, ça ressemble à du Villepin. Même les situations dramatiques, j’essaie de les rendre vaguement humoristiques. C’est trop facile d’être toujours « au bord du gouffre », « en proie au vertige », « travaillé par le néant ». Ecrire implique un peu de distance avec soi-même, une dialectique entre le positif et le négatif.
« Une œuvre ratée reste engluée dans le mal, c’est-à-dire dans le mensonge. » Identifier les grossiers artificiers, c’est votre priorité ?
Non, ça a toujours été mes romans. La critique reste un amusement périphérique.
De ce rôle, vous dites aujourd’hui que « les effets pervers sont difficiles à endurer ».
La fatale caricature. On a voulu me prendre en photo en train d’écraser des livres, j’ai refusé. Même si je publie un roman sérieux un tout petit peu satirique, il n’y a que ça qui est vu. Et, ce n’est pas très grave, mais je suis parfois censuré très explicitement. La directrice des livres de Libé a dit à mon attachée de presse : « Lui, non, jamais. »
Ce procès de la « littérature à l’épate », Julien Gracq l’a fait en 1950 dans son essai La Littérature à l’estomac. Quelle était sa position ?
Il réagissait d’abord contre les existentialistes et ce terrorisme intellectuel qui imposaient notamment une pesante invasion du discours philosophique dans le champ littéraire, ensuite contre le système des prix – ça n’a pas beaucoup changé – et ces écrivains qui semblent dressés dès l’origine pour réclamer leur pitance, enfin contre la peur panique qui saisit toute la critique depuis Rimbaud et Van Gogh : celle de rater un moderne, dont l’effet pervers est de voir défiler des génies hebdomadaires qui disparaissent très vite. Ainsi, et c’est ce dernier point que j’ai beaucoup repris, l’écrivain devient une espèce d’icône qui a des opinions, une présence, sans que l’on s’attarde sur son texte. Le rapport au livre, intime, long, pénétrant, s’est envolé. Il suffit « d’en avoir entendu parler ».

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Pierre Jourde dans son couloir © Louis Canadas

Sur votre blog, vous dites de La Carte et le territoire : « Ce roman n’est pas scandaleux, il n’est pas dérangeant, il n’est même pas mauvais ou mal écrit, il se lit sans déplaisir notable, il est juste creux, désespérément. » Pourquoi ce texte n’est pas dans le recueil ?
C’est une critique rapide, un survol assez vif. Celles du livre sont approfondies. Houellebecq, on ne lui donne rien quand il est intéressant (ses deux premiers romans) et quand il s’édulcore, il obtient le Goncourt. Autrefois, il arrivait aux jurés de couronner des bouses, mais qui n’étaient pas programmées pour le succès, comme Le Chasseur zéro de Pascale Roze [1996]. Ça ne vous dit rien ? C’est normal. Ils vont maintenant au secours du succès et c’est triste, car Houellebecq n’en a pas besoin. François Taillandier vient de publier Time to turn, cinquième et dernier tome de La Grande intrigue, saga sur notre société à travers le regard d’un architecte. C’est un peu du Houellebecq mais en plus complexe, plus riche. Bah rien, très peu d’articles, même pas une sélection. Houellebecq prend toute la place. Ils ont récompensé un nom, pas une œuvre. Dans une émission de radio, j’étais le seul avec l’animateur à n’avoir pas aimé, tandis que mes interlocuteurs le comparaient à Stendhal, Bernanos, Balzac. Lui-même dit qu’il fait mieux que Dostoïevski sur les personnages féminins, alors que dans le dernier, une Russe qui s’appelle Olga à la psychologie de mini-jupe, ça sort tout droit de S.A.S.
Un artifice étymologique : le mot « véritable » revient comme un tic dans toute la presse culturelle. Cela révèle-t-il que le journaliste a conscience de manipuler du faux, qu’il suppose que le lecteur ne le croit pas ?
Je crois que oui. De plus, l’inflation du langage fait que personne ne peut se résoudre à écrire « c’est beau » ou « c’est un chef-d’œuvre », il faut toujours ajouter « absolu », « terriblement ». J’essaie d’éviter.
Malheureusement, « véritable » revient très souvent dans votre livre : « véritable accès populaire à la culture », « véritable conformisme », « véritable expérience littéraire » et une question qui semble véritablement vous tarauder, celle du « véritable artiste », du « véritable écrivain ». 
Ça ne m’étonne pas. C’est accablant. J’essaie pourtant de me débarrasser de mes tics : dans mes romans je mettais toujours « une espèce de », « une sorte de », obsédé par le fait que les choses ne doivent pas être absolues. En ce moment, commencer une phrase par « au fond » m’aide à marteler mon propos. Dans « véritable chef-d’œuvre », l’adjectif est inutile. Mais dans « Valère Novarina est un véritable écrivain », je ne peux pas faire autrement : c’est un effet de différenciation par rapport aux autres qui n’en sont pas.

Pierre Jourde : « Staline formatait des esprits qui n’étaient pas forcément contents. Aujourd’hui, ils sont contents. »

Poursuivons sur vos artifices : la couverture du livre, vous l’avez choisi vous-même ?
Oui. C’est un tableau de Gentileschi, Judith décapitant Holopherne [1620], cet épisode biblique où une fille, par patriotisme, assassine un général babylonien suite à l’invasion de la Judée. Soit c’est une pure illustration du titre, la culture assassinée, soit un appel à l’égorgement de l’autocratie médiatico-financière !
Justement, n’est-ce pas too much, comme quand vous parlez de « nouveau totalitarisme » de la pensée et que « comparé aux médias du capitalisme triomphant, Staline était un enfant de chœur » ?
Franchement, je ne crois pas. Je suis convaincu que la culture est massacrée, je le vis quotidiennement avec mes enfants, mes étudiants, je vous jure que j’ai des envies d’égorgements. Staline formatait des esprits qui n’étaient pas forcément contents. Aujourd’hui, les esprits sont formatés et en plus, contents – ça me paraît encore plus pervers.
Vos pastiches : vous réécrivez la prise de la Bastille façon journaliste radio et un poème de Baudelaire en langage phonétique. Un peu facile ?
C’est bizarre, dès qu’on commence à être marrant, ce n’est pas respectable et il n’y a pas d’idées. Vous avez vu le nombre de titres journalistiques qui commencent par « quand » ? Et cette obsession du « décryptage » ? Pourquoi parler de « grogne » pour évoquer les grèves ? On l’a impression d’une protestation animale, viscérale, pas réfléchie… Pour Baudelaire, le raisonnement est le suivant : on veut réformer l’orthographe, mais en se focalisant sur les mots difficiles. Or les fautes principales sont de conjugaison. Donc pour être cohérent, il faut réformer toute l’orthographe, tous les mots, donc adopter un système phonétique. Ne croyez surtout pas qu’il s’agit d’une facilité, c’est la conséquence logique du débat – une démonstration par l’absurde.
Pour finir, un mot sur le dernier Eric-Emmanuel Schmitt, Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent ?
[Il rit] Le titre s’applique parfaitement à son bouquin. C’est juste bête.

Pierre Jourde interview C’est la culture qu’on assassine Couverture

C’est la culture qu’on assassine (Balland)
272 pages, 19,90 euros

pierre jourde standard magazine louis canadas

Pierre Jourde dans sa cuisine © Louis Canadas

Son actu au présent
Pierre Jourde publie également La Présence, longue nouvelle autobiographique sur « la peur éprouvée depuis l’enfance dans ma maison du Cantal » (en mars aux Allusifs), donne une conférence sur « censures réelles et imaginaires » à l’Ecole Normale Supérieure le 14 mars et présente des écrivains tous les premiers jeudis du mois à la Médiathèque d’Annecy, de janvier à avril.Son actu au futur
« Depuis trois ans, je travaille sur un gros roman, Le Maréchal absolu. J’ai écrit cinq cent pages, il m’en manque deux cent. Dans un pays imaginaire, un dictateur est cerné dans sa capitale par des rebelles et s’entretient avec son domestique/masseur/confident de ses ennuis. Puis on s’aperçoit que tout le système de pouvoir est fondé sur une imbrication de doubles et que le dictateur n’est qu’un sosie qui a pris la place de l’original. Je ne sais pas si c’est un bon pitch. »

Pierre Jourde interview standard Le Maréchal absolu couverture
Depuis cet interview dans Standard n°30, Le Maréchal absolu a été publié aux éditions Gallimard.