Il avait 6 ans en 68. En dirigeant le théâtre de Gennevilliers, Pascal Rambert s’’attache à faire renaître « l’esprit d’émancipation » de l’époque. Sa pièce Répétition, qui redémarre ce soir au Théâtre de Chaillot, traite de l’amour tardif et de l’impossible restauration d’une génération utopiste. Interview libre.

C’est pour Emmanuelle Béart, Denis Podalydès, Audrey Bonnet, Stanislas Nordey et Claire Zeller que Répétition a été créée en décembre 2014, dans le théâtre que Pascal Rambert dirige depuis dix ans. Ce lieu exclusivement consacré aux artistes vivants passe le relai d’un spectacle qui a tourné tout l’été, comme le joint d’une communauté et qui se pose ce soir à Chaillot. Pour mieux le saisir, l’auteur nous conseille la lecture d’Ennemis publics (Flammarion, 2008) : « Une conversation où l’humanisme de Bernard-Henri Levy se confronte au nihilisme corrosif actif de Michel Houellebecq. »  Faites passer.

C’est Houellebecq, avec Les Particules élémentaires en 1998, qui parle pour la première fois de soixante-huit sans mélancolie et avec beaucoup d’ironie ?
Pascal Rambert : Je pense. Mais je connaissais Houellebecq avant, grâce à Olivier Assayas qui m’a dit un soir qu’il connaissait un auteur incroyable. Je l’ai rencontré dans une fête vers 1995, quand il sortait son premier roman Extension du domaine de la lutte. Il était tel qu’on le connaît : il fumait des clopes dans un coin, à moitié ivre. J’avais donc une représentation physique du type très précise qui faisait sens avec son écriture. Il n’y avait pas eu de nouvelle forme dans la littérature française depuis vingt ou trente ans. Mais autant j’admire Houellebecq, autant je déteste l’ironie. Je l’aime parce qu’il la maîtrise parfaitement, mais ce n’est pas mon monde. Je suis trop passionné pour avoir ce rapport de morgue dans l’observation sociologique. Je suis à l’intérieur du fleuve. J’assume ma naïveté devant le monde, même à 50 ans.

En quoi votre approche est-elle différente dans Répétition?
La position de Houellebecq est : j’ai souffert d’une culture qui s’est épanouie en Europe occidentale entre les années 1960 et les années 1990, un monde qui a pensé que l’on pouvait aimer plusieurs fois, à plusieurs, que l’on pouvait se mélanger sexuellement, que c’était cool de ne pas être là pour son enfant et de se réaliser soi-même. J’ai souffert de ça, et ce monde-là, je veux le détruire, ce monde qui ma rejeté, ce monde ou les filles courent nues sur la plage en étant sublimes, ou des idiotes vont faire du macramé l’été en espérant trouver un homme avec qui baiser sous une tente. Or, il suffit de connaître sa relation avec sa mère pour comprendre ce cri, un cri apparemment timide et détaché… Il a montré la fin d’un monde, ce qui m’intéresse c’est le moment de la bascule. Il est dans un nihilisme actif qui est contraire à mes valeurs.

Pascal Rambert portrait © Patrick Imbert

© Patrick Imbert

Pascal Rambert : « On entre dans le ventre mou de la restauration. »

Quelles sont ces valeurs ?
Exactement l’inverse. La pièce dit : nous avons eu des idées, une envie de changer le monde, non pas comme aujourd’hui en le refermant mais en voulant plus de musique, plus de corps féminins dévoilés plus de liberté d’expression… Je voulais raconter l’éclatement d’un groupe d’idées, de moments d’idéologie. Je parle d’aujourd’hui, qui est pour moi une période de restauration qui fait suite à un échec que je qualifie de temporaire, parce qu’il ne faut pas croire que les choses meurent comme ça. En mettant les choses en commun, d’autres formes resurgiront. Je ne pense pas que l’être humain puisse se satisfaire de la société ultra-libérale dans laquelle nous sommes. On ne peut pas éternellement se satisfaire d’une poursuite effrénée d’un accroissement des richesses. Toujours il aura besoin de poésie, de films, de lecture, de corps réels sur un plateau, de musique, de week-end au bord de la mer, de la peau d’un autre à côté de lui. Je pense que ce rapport au monde, est une forme de foi. C’est là-dessus que je suis en train d’écrire : l’application stricte d’un sentiment intérieur, non pas sur les religions mais sur la foi.

La structure de la pièce fait-elle écho aux groupes et communautés de l’époque ?
Lorsque que je travaillais sur Clôture de l’amour en Russie au théâtre d’art de Moscou [en 2012], ou en Ukraine, en Géorgie, en Ouzbékistan, en ex-Yougoslavie, j’ai été très surpris d’entendre des gens de ma génération, et parfois plus jeunes, parler avec mélancolie du communisme. Comme s’ils commençaient à se rendre compte qu’il y avait quelque chose de possible et de positif dans ce régime. Ça m’a troublé. Dans Répétition j’ai essayé de recoudre cet effondrement des idéologies depuis la chute du mur de Berlin, en puisant dans mes expériences dans les troupes de théâtre que j’ai formées pendant trente ans.
J’avais envie d’assembler le travail en commun dans l’art et dans une organisation politique à l’échelle de la cité. Au contraire du cynisme, au contraire de l’ironie, je voulais voir ce qui se passe si les hommes s’unissent entre eux pour faire de belles choses, de l’art, et créer des utopies. Car oui, je crois encore aux utopies. Je suis un humaniste du début du XXIe siècle en Europe de l’Ouest qui croit à la beauté. Je suis persuadé que lorsqu’on se met à plusieurs, on peut arriver à faire quelque chose qui permet des formes d’émancipation. C’est à cela que je m’applique au théâtre de Gennevilliers depuis 10 ans. Les artistes que je présente véhiculent cette valeur. Aujourd’hui, j’ai l’impression de rentrer dans le ventre mou de la restauration. Pourtant je ne suis absolument pas désespéré, je crois profondément en la puissance utopique des êtres humains et je suis sûr que le monde ne va pas se refermer, même si ça y ressemble beaucoup en ce moment.

Pourquoi attendre si longtemps pour en parler ?
En France, on ne revient pas rapidement sur l’histoire récente. Regardez le temps qu’il a fallu pour revenir sur la guerre d’Algérie [sur 46 films sur le sujet produits depuis 1960, 10 sont sortis entre 2010 et 2014]. Les Américains sont très forts pour traiter d’un événement qui vient de se passer, mais en sachant que ça va rapporter de l’argent. Le temps a une valeur marchande. C’est précisément cette France-là, celle que critique Houellebecq. Cette génération, les baby-boomers, les élus d’aujourd’hui, qui tient les rênes ! La critique arrive et je pense qu’elle va être terrible. En travaillant sur Répétition, j’ai lancé « Réveillez-vous », un appel qui s’adresse autant à ma génération qu’à celle de mon fils de 20 ans qui fait philo à la Sorbonne.
Il y a quelque chose de très beau parce qu’on y a cru et puis un jour ça s’effondre. C’est aussi ce que j’ai soulevé dans Clôture de l’amour, cette idée qu’on peut aimer la même personne avec la même énergie, jusqu’à la mort. C’est beau de voir mes parents s’aimer encore.

Pascal Rambert : «  Il ne faut pas croire que les choses meurent comme ça. »

Emmanuelle Béart dit qu’elle a besoin de structure au travail car elle est issue d’un milieu sans tabou où il était interdit d’interdire, et qu’elle n’a pas eu besoin de l’insolence, moteur créatif puissant, pour faire éclater le cadre.
Pour ma part, j’ai été élevé comme il faut, avec des parents petits commerçant en province [à Nice], j’avais 6 ans en 68 et je regardais ça comme un truc merveilleux. La mère d’Emmanuelle était comme la mère de Houellebecq, une femme très libre : vaguement mannequin et chanteuse, avec des enfants de pères différents et un jour elle est partie élever des chèvres. Emmanuelle est devenue une personne d’une opiniâtreté incroyable. Au cinéma la structure est très présente par contre au théâtre, il faut en effet créer autour d’elle un cadre particulièrement strict.

Répétition se compose de quatre monologues qui s’enchaînent en 2H15. Cette structure du langage est de celle dont vous parlez ?
C’est une forme que j’ai pratiquée dans Les Clôtures [deux monologues d’une heure, joués pour la dernière fois aux Bouffes du Nord en juin] et qui a fait ses preuves : quinze versions dont sept de moi se jouent dans le monde ! Je sais écrire une pièce de façon classique avec Acte I, Acte II, mais ce n’est pas ce que je veux faire. J’aime donner des choses difficiles aux acteurs. Le monologue, c’est intense. Je la joue moi-même parfois cette pièce. C’est éprouvant de parler pendant une heure puis d’être dans l’écoute l’heure d’après. J’essaie de faire des produits non conformes, non commercial, or une pièce en monologues ça fait peur mais c’est intéressant parce les gens viennent pour Emmanuelle Béart et Denis Podalydès.
À la fin des années soixante, Peter Handke interrogeait déjà les formes du théâtre et cherchait à casser les conventions dans Outrage au public [1968]. De même que les chiens de Navarre citent le théâtre soixante-huitard participatif comme Et ils passèrent des menottes aux fleurs de Fernando Arrabal [1969] ou les spectateurs se retrouvaient avec des gens nus sur eux, certains en train d’uriner pendant que d’autres récitaient des poèmes d’Artaud. Tout ça est intégré.

Quelle importance accordez-vous à l’expérience?
« L’art comme expérience » est affiché partout au T2G. C’est une citation du philosophe américain John Dewey [1859-1952], piliers du pragmatisme. Mon travail consiste à écrire pour des voix et des corps plutôt que pour des personnages. Ce sont des êtres humains, pas des personnages de papier. Je choisis les voix, je construis à partir des tessitures. Une fois qu’on s’est mis d’accord à 95 %, ils ont la possibilité d’aller à droite à gauche, de descendre dans le public, de dire le texte de dos, côté jardin ou de face, côté cour, ils sont libres. J’ai toujours travaillé dans des cadres très rigides dans lesquels j’essaie de retrouver une forme de vie.

Vos personnages portent les prénoms des comédiens, c’est une pratique du théâtre du réel, né à la fin des années soixante. Pour brouiller la frontière réalité / fiction ?
Pour moi, c’est tout le temps branché l’un à l’autre. L’amour tardif dont on parle dans Répétition est un sujet agréable à traiter. Dans la vie, ça arrive assez peu mais j’ai vu ça autour de moi, par exemple c’est arrivé à Audrey [Bonnet, premier monologue de la pièce]. Elle est tombée amoureuse, des années après, de son meilleur ami au conservatoire. Ils ont un enfant.
Vivre côte-à-côte, par exemple au bureau pendant dix ou quinze ans et puis d’un coup, un geste, quelque chose n’avait pas remarqué se passe et on tombe amoureux. J’aime bien cette idée. Passer à côté de quelqu’un pendant des années et puis le regarder vraiment, et quelque chose s’ouvre. C’est hyper dramaturgique. Mais au théâtre c’est différent, on se prend dans les bras, on a peur ensemble, on a chaud ensemble, on respire ensemble, on connaît nos odeurs, c’est un métier où on est collés.

Répétition
Théâtre de Chaillot
Jusqu’au 27 novembre