Le collectionneur de vinyles et réalisateur italien Paolo Campana n’est pas qu’un fureteur, il réfléchit sur nos pratiques culturelles. Poussons le portique grinçant de sa Vinylmania.

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Avez-vous déjà senti un disque vinyle ? Son odeur. Et ressenti ? Des frissons à son écoute. Ses craquements. Simple nostalgie, quête d’identité, réaction face à une junk culture globalisée, le vinyle cache dans ses sillons bien plus de mystiques et de mystères que les 0 et les 1 du numérique. Sur la piste de ces sensations, Paolo Campana, originaire de Turin, la petite quarantaine, de petite taille, la coupe à la Yul Bryner, a parcouru la planète en tissant des liens forts avec des personnalités aussi maniaques que lui, que l’on retrouve dans son documentaire Vinylmania (2011). Il a découvert sa marotte avec les disques que son père avait laissé et un 33 tours de Mozart que sa mère lui faisait écouter. Dans ce film, « réalisé autour du monde en tournant tel le sillon d’un vinyle », un collectionneur de musiques pop des pays de l’Est, un Japonais écoutant des compilations de Routine Jazz, le vendeur d’un austère magasin berlinois, un disquaire tiki de Londres et bien d’autres, répondent à la question du baroudeur : « Qu’est ce qui vous fait courir en 45 et 33 tours minute ? ». Paolo Campana a sa propre réponse : « Montrer à ma petite amie une collection de fichiers musicaux digitaux serait comme lui tendre un paquet de crackers au lieu d’une sélection de truffes au chocolat ! » Mais ça ne l’empêche pas de refaire le tour de la question avec nous.

Comment le vinyle a-t-il construit ta culture musicale ?
Paolo Campana : J’étais petit quand j’ai fait mes premières expériences avec lui sur du classique. Je fixais la spirale des sillons quand il tournait et je me sentais tomber à l’intérieur de la musique comme dans un état d’hypnose. Cette image a ressurgi de mes souvenirs d’enfance au début des années 90 quand j’ai commencé à acheter beaucoup de disques.

Tu te souviens du premier j’imagine…
Oui, j’avais presque 8 ans. Mon premier 45 tours. C’était le Video Killed The Radio Stars des Buggles et je me rappelle qu’en entrant timidement tout seul dans le magasin avec un peu de sous dans la poche, je sentais que j’allais briser la vitre qui séparait le monde adulte de celui de l’enfance. Le vinyle représentait une sorte de rite d’initiation, c’était comme découvrir une nouvelle dimension que je connaissais déjà, la sensation de déjà-vu. Il y a toujours des copains plus âgés qui t’initient à ces nouvelles expériences. Pour moi ce fut mon cousin avec Kraftwerk. J’avais dans les 15, 16 ans et n’avais pas beaucoup d’argent. Nous nous échangions des cassettes et parfois j’avais la chance de pouvoir emprunter le disque d’origine pendant quelques jours pour l’enregistrer. La pochette et le désir de posséder l’objet montait de plus en plus fort. Le besoin de construire ma propre culture musicale est la conséquence d’un manque. Une absence qui a éclaté des années après que j’ai pu acquérir mon indépendance esthétique et économique.

En quoi ta passion est plus qu’une manie ?
Il faut prendre l’objet, le sortir de la pochette, le poser sur le tourne-disque, le suivre et le soigner… Il génère une expérience multi sensorielle qui te place au centre des choses. Il est aussi le témoignage concret d’un rapport à l’histoire. De la musique bien sûr, mais aussi personnelle. En s’abîmant, se rayant, le vinyle vieillit avec nous, il est très humain et romantique.

Ton travail de réalisateur et de DJ t’a amené à réaliser Vinylmania. Qu’est-ce ce qui change selon les pays ?
Les disquaires à qui j’ai rendu visite avaient des cultures complètement différentes mais partageaient le même état d’esprit, celui qui les relie à leurs clients : un langage commun basé sur la passion pure. Je me souviens d’une rencontre à Prague sous une neige battante. J’étais en train de recueillir le témoignage d’un collectionneur de musiques pop des pays de l’Est, un sujet assez obscur pour moi. J’avais un interprète mais dès qu’il parlait de ses souvenirs en les illustrant par sa mystérieuse collection, ses yeux brillaient d’une lumière tellement vivante que je le comprenais par télépathie. Que tu sois au Japon goûtant du thé vert avec Kei Kobayashi et écoutant ses compilations de Routine Jazz, que tu te perdes dans les bacs technos d’un austère magasin berlinois, que tu visites un vendeur de style tiki à Londres où que tu chines dans un vide grenier de Provence, tu ressens une passion qui traverse toutes les frontières. Les intervenants du film le démontrent : c’est un virus international.

Paolo Campana : « Ce sont les femmes qui ont commencé entre le XVIe et le XXVIIIe siècle à constituer des collections. »

Tu penses-tu que ça va continuer des décennies ?
Oui parce que le danger de disparaître est passé : le numérique a déjà gagné ! Du moins en quantité. Ce qui compte avec le disque c’est la qualité des rapports humains. Du pressage jusqu’aux boutiques, il y a tellement d’échanges. Pense simplement aux signatures et aux commentaires écrits sur les pochettes par leurs anciens propriétaires…

Un événement comme le Record Store Day [la journée mondiale des disquaires les troisièmes samedi d’avril depuis 2008] est génial, mais n’encourage-t-il pas la spéculation ?
C’est effectivement un paradoxe. Certains, dans un but de sauvegarde, doivent transformer en mythe un monde qui va disparaître. J’y vois un parallèle avec le mouvement de Slow Food qui essaie de préserver les produits alimentaires de l’agriculture biologique par opposition à l’industrie  manipulée chimiquement et génétiquement. Les gens se réveillent et veulent préserver un patrimoine menacé, mais cette économie parallèle du « fétiche », pour utiliser une terminologie marxiste, reste produite par l’homme sur une échelle industrielle et au sein du même système. C’est là toute l’ambiguïté du phénomène.

Il semble qu’il y ait peu de femmes « activistes » du vinyle, pourquoi donc ?
Pourtant, on peut affirmer que ce sont les femmes qui ont commencé entre le XVIe et le XXVIIIe siècle à constituer des collections. La musique est longtemps restée la chasse gardée du sexe masculin, heureusement le fossé se réduit. Je ne sais pas si c’est le corollaire d’une évolution sociale ou la résultante d’un déterminisme tristement économique… Il y en a de plus en plus qui cherchent avec méthode à explorer des pans de discographies. Partager un goût musical avec l’autre sexe rend toujours heureux. À Tokyo, en Angleterre, aux Etats-Unis comme à Berlin, j’ai rencontré de nombreuses filles, jeunes, qui collectionnent du jazz, de la lounge music, du punk-rock et de l’électronique… Elles apportent un point de vue différent et une sensibilité complémentaire.

De l’usine de pressage de disques de GZ en république Tchèque, à platine laser pour vinyle au Japon*. Il y a-t-il des surprises technologiques à attendre ?
Oui. On découvre sur internet d’étranges machines : de minuscules, de poche, des systèmes qui lisent des disques en papier ou en bois… Des plasticiens s’intéressent au vinyle en tant que média avec des installations ou des performances inédites, comme Christian Marclay [artiste californien admirateur du mouvement Fluxus et de Joseph Beuys, reconnu pour ses performances  et ses collages sonores issu de platines]. J’aimerais concevoir un lecteur à destination des DJs. Un tourne-disque équipé d’un faisceau laser qui, à l’inverse de l’invention japonaise, ne cache pas l’objet. Un système de lecture optique entièrement analogique.

Une anecdote sentimentale à confier ?
Un jour que je chinais à Nice, j’ai déniché un album de Michel Fugain (Un enfant dans la ville). Il était accompagné d’articles sur l’artiste, découpés dans des journaux des années 70. Il m’a paru très amusant et curieux de trouver cette « revue de presse » à l’intérieur de la pochette. J’ai aussi une version mono du premier disque des Beatles avec les autographes du groupe. J’ai vu après coup que c’était des fausses signatures. Mais l’espace d’un instant j’ai songé le contraire. Imaginez un peu la drôle histoire qu’on pourrait inventer autour de ce disque…

Paolo Campana : « La manie des vinyles est la conséquence d’un manque. »

La « collectionnité » met-elle en péril la vie sociale ?
Le danger est tapi dans l’ombre : le risque de devenir la proie du fétichisme. La découverte d’une rareté représente un moyen unique de tisser un lien social, mais il y a ceux pour qui pour cela représente une fuite pathologique de la réalité. Je pense aux gens qui n’achètent par pour écouter mais et qui les préservent pour toujours dans des pochettes en plastique. Je ne veux pas les juger, chacun son histoire, ses raisons, mais c’est une conséquence d’un manque. Dans tous les cas, c’est un objet qui nous fait réfléchir sur notre relation avec le monde et les autres. Avec Vinylmania, je voulais d’avantage partager l’amour qui traverse nos relations en utilisant comme vecteur un outil, un relais matériel.

Si tu devais convertir au vinyle un accro aux MP3 ?
Je lui donnerais un disque et je lui demanderai de le toucher, de le sentir, de le transformer en jouet, de l’utiliser comme frisbee, d’essayer de le plier et même de le casser si ça lui chante. Je lui demanderais de le profaner. Il comprendra peut-être la magie de ce support.

* Développé par la société ELP depuis 1997, cette invention reprend un projet américain datant de 1972, qui devait être fabriqué à grande échelle avant que le Compact Disc ne soit lancé. Le prix de cette platine la réserve à une élite d’audiophiles.

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Top 5 de sa collec’
Unknown Pleasure de Joy Division
« On sent l’âme d’un son unique et mystérieux. La marque du génie du producteur Martin Hannett. »
Pornography de The Cure
« Je l’ai acheté à 14 ans. Il a brisé la réalité fausse et patinée que nous imposaient les médias des années 80’s. Les chansons offraient un tel kaléidoscope d’émotions obscures qui provenaient d’un univers inconnu. qu’elles ont ouvert la porte d’un autre monde. »
The Man Machine de Kraftwerk
« La naissance de ma fascination pour la musique électronique. C’est un album que je perdais toujours, je l’avais prêté, on ne me l’avait pas rendu et on me l’enregistrait toujours sur des cassettes abîmées… »
Ola d’Antonio Carlos Jobim
« La quintessence de la bossa nova… »
Mambo d’Yma Sumac
« La magie de l’exotisme et de la voix humaine. »

Vinylmania en DVD (Dissidendz)

Par Jean-Emmanuel Deluxe