ORLAN Manteau d'Arlequin Harlequins Coat Biopsy

ORLAN lit « Le Tiers Instruit » de Michel Serres dans son « Manteau d'Arlequin » créé avec ses propres cellules.

Vingt ans après la pose de ses monstrueux implants dans les tempes, le visage ORLAN est reconnu partout. Il est la figure de proue d’une démarche que l’on pourrait résumer sous le terme « corps-sculptures » (c’est ainsi qu’elle intitule une de ses premières séries photo en 1964). Celle qui s’est fait connaître en offrant des baisers à la FIAC – une offense au corps, une offrande à l’art ? débat en 1977 – a continué de choquer, que ce soit par les interventions chirurgicales qu’elle filme, la déformant ; ou en poussant les limites d’un autre tabou moderne : la biotechnologie et la culture de cellules.

Hybridations et refigurationsUltra body : les titres de ses expositions auraient pu être ceux des volets de ARRRGH! Monstres de mode. En 2010, ORLAN a participé à une précédente exposition du collectif ATOPOS,RRRIPP !! Paper Fashion. Les gens de la mode ne s’y trompent pas, ils tiennent là une mutante en résistance qui va plus loin que ne pourrait jamais aller un styliste. Et même si ce maître de la self-hybridation travaille en grande partie grâce à la retouche numérique depuis 2000, son expression est toujours celle d’une métamorphose permanente : « Toute mon œuvre questionne le statut du corps dans notre société via les pressions politiques, idéologiques, culturelles, religieuses qui s’impriment dans les chairs. Dans la mode, comme dans la chirurgie esthétique, le corps est effectivement travaillé par des choses extérieures, avec des interdits, des censures ou des libertés qui se glissent. » explique-t-elle dans le taxi qui la conduit à Orly direction Tokyo.

Première à avoir fait de la chirurgie un médium artistique, cette native de Saint Etienne prépare pour 2014 unPersonal Show au Musée des Arts Décoratifs et du Design de Riga en Lettonie, tandis que ses œuvres parcourent le monde (Espagne, Allemagne, Portugal et Brésil). En France, la Tour Panorama de Marseille présente jusqu’au 31 mars une vidéo impliquée dans le volet « L’histoire au présent, le monde en question » de l’exposition Ici, ailleurs. Pour nous, c’est sûr, elle est d’ailleurs.

Avez-vous vu l’exposition ARRRGH!, Monstres de mode ?
ORLAN : Oui absolument, j’étais au vernissage. Il y a de très belles pièces mais j’ai trouvé la mise en scène un peu trop simple pour moi. J’y ai fait des découvertes mais je n’ai pas pris de note donc je ne me rappelle que de ceux que je connaissais déjà et que j’aime beaucoup : Charlie le Mindu et Walter van Beirendonck.
Vous avez d’ailleurs travaillé avec eux…
Oui, il y a une quinzaine d’année pour Walter. Il m’a rendu hommage plusieurs fois en faisant des défilés avec des mannequins qui avaient mes bosses en maquillage [collection automne hiver 98-99]. Alors nous nous sommes rencontrés, et nous avons fait un livre Believe: Walter Van Beirendonck & Wild and Lethal Trash!, édition Thimo te Duits, 1998] avec une interview de moi, des photos de Juergen Teller et une perfomance où le public était invité à se faire mettre des fausses bosses et moi je suis arrivée avec un grand nez, comme celui du roi Pakal – un roi précolombien qui avait un nez qui partait du milieu du front. C’était vraiment un échange, alors que Lady Gaga a profité de mon travail sans le dire. C’est vraiment dommageable, à la fois pour ses fans et pour moi.

ORLAN hybridation de la garde robe

Hybridation de la garde robe d’ORLAN version 1, 2007

Vassilis Zidianakis, commissaire de l’exposition, définit ainsi les monstres : « Chez les Grecs anciens, un monstre, “teras”, n’était pas toujours effrayant. La notion englobait tout ce qui était inexplicable. L’arc-en-ciel, par exemple. C’est le sens de cette exposition : l’envie de connaître l’autre. » Les différences poussant à l’acceptation de l’autre, c’est aussi votre démarche. En ce sens, vous-êtes monstrueuse
Le monstre, c’est nous tous. C’est la différence, petite ou grande, qui fait qu’on pense que l’autre est monstrueux. Je ne pense pas être monstrueuse du tout, j’ai juste apporté un peu de singularité. J’ai fait des reliquaires avec ma chair en les liant à un texte de Michel Serres qui commence par « Le monstre », et qui donne un sens proche du mien à ce mot.
Vous travaillez sur l’apparence avec pour support le corps de la femme, comme la mode : les passerelles entre la mode et l’art vous concernent plus que d’autres artistes ?
La mode travaille aussi sur le corps de l’homme. Je trouve tout à fait normal qu’il y ait des porosités ou des collaborations précises. Ça se fait avec l’architecture, la publicité, la musique… Ça permet aux artistes de puiser ailleurs, de se mettre en perspective et de se poser des questions autres que celles qu’ils ont l’habitude de se poser.
Et donc, pour vous, c’est la mode qui joue ce rôle ?
Oui parce que j’ai beaucoup travaillé sur le vêtement, que je considère comme une seconde peau, notamment en étudiant longtemps le drapé, que ce soit dans mes photos – par exemple de vierges noires vierges blanches [Le Drapé-le baroque, entre 1978 et 1983] – ou dans les robes que j’imagine pour mes sculptures en marbre et en résine [Robes sans corps : Sculptures de plis 1983-2009]. J’ai présenté à l’Abbaye de Maubuisson des tenues sans corps, disposées les unes derrière les autres, comme dans un défilé de mode [dans le cadre de son exposition Unions mixtes, mariages libres et noces barbares, 2009]. Et dans mes performances chirurgicales, Paco Rabanne habille l’équipe médicale, dans d’autres vidéos à l’hôpital, c’est Franck Sorbier ou Issey Miyake qui ont créé des blouses qui n’ont rien à voir avec le bloc opératoire.

ORLAN « Un bœuf sur la langue » à la Chapelle de l’Oratoire du musée des Beaux-Arts de Nantes, 2011

« Un bœuf sur la langue » à la Chapelle de l’Oratoire du musée des Beaux-Arts de Nantes, 2011

Comment expliquez-vous cet attrait des couturiers pour vous ?
J’ai été très novatrice. Gaultier s’est intéressé à moi, Madonna s’est intéressée à moi. J’ai brisé un certain nombre de limites, j’ai ouvert certaines pistes donc c’est normal.
Après le corps, les habits prennent-ils une place de plus en plus importante dans votre œuvre ?
Ecoutez, j’ai moi-même fait le stylisme de tous les corps-sculptures des Beaux-Arts de Nantes [Un bœuf sur la langue, 2011] : des robes noires d’un côté et arlequin de l’autre sur des mannequins qui portaient en même temps des mots. J’essaie moins de faire des ponts vers la mode que d’être en phase avec mon temps. Je travaille aussi avec la science, la biologie, en cultivant des cellules, comme pour mon installation Le Manteau d’Arlequin [tissus de cellules vivantes d’animaux et d’ORLAN, 2008].
On vous voit dans des défilés. Dans quelle mesure vous y intéressez-vous ?
Je n’y vais pas forcément pour mon travail. J’aime les défilés avec beaucoup d’inventions, moins stéréotypés. Mais ma dernière œuvre est complètement déshabillée, à tel point que je n’ai plus de peau. C’est un autoportrait en écorché 3D destiné à refaire les mouvements de mes performances.

Hybridation de la garde robe d’ORLAN version 2, 2008

Hybridation de la garde robe d’ORLAN version 2, 2008

Comment choisissez-vous vos vêtements de tous les jours ?
Je ne sais pas mais ce que je peux vous dire c’est que j’ai gardé ma garde robe toute ma vie. J’en ai fait une hybridation [Hybridation de la garde robe d’ORLAN, 2007-2008] en mélangeant les stylistes, les époques, les matériaux. J’ai demandé à Davidelfin, Maroussia Rebecq de Andrea Crews, Agatha Ruiz de la Prada et Jeremy Scott de trouver une manière de les lier avec leurs histoires, leurs couleurs différentes.
Chevelure et lunettes bicolores immuables : peut-on parler de style ?
C’est une manière d’être créative, de s’inventer soi-même avec le plus de liberté possible, pour dérégler les visages convenus, les modèles qu’on vous présente, ne pas être dans les standards.
Pourquoi alors ne pas prendre la liberté de changer plus souvent de visage ?
Là je ne peux plus répondre, mon taxi arrive à l’aéroport.

Retrouvez cet entretien avec d’autres photos sur Gaîté Live, la partie la plus mouvante du site de la Gaîté Lyrique !

 

ORLAN le baiser de l'artiste

Le Baiser de l’artiste, 1977
Au Grand Palais, à la FIAC, un petit scandale frémit au milieu de l’art : une jeune artiste qui, se tenant sur la même estrade qu’une représentation de la vierge à qui l’on peut dédier un cierge pour cinq franc, offre pour la même somme, un langoureux french kiss à qui veut.(Voir la vidéo de l’ina)

ORLAN Omniprésence opération chirurgie esthétique en direct

Omniprésence, 1993
ORLAN se fait ouvrir le visage dans un hôpital de New York par une chirurgienne qui a acceptée que son équipe soit filmée en direct dans trois musées, dont le Centre Georges Pompidou. L’artiste, endormie localement, parle à son public alors que sa peau se détâche de sa chair. L’interaction consiste sans doute à ne pas fermer les yeux devant ces images :

ORLAN Self hybridations

Self-hybridations, 1998 – 2002
Passant du bistouri au stilet, ORLAN continue de transformer son visage mais sur logiciels. Elle rapproche ses traits de ceux des civilisations précolombiennes, africaines et amérindiennes afin de mettre en scène l’absurdité des critères, de l’apparence qui s’opposent selon l’époque ou la civilisation dans laquelle on vit.