Le directeur du Palais Galliera fait parler sept mannequins des années quatre-vingts. Elles livrent des souvenirs liés à YSL, Madame Grès, Alaïa ou Thierry Mugler… Models never talk tire le fil d’une mémoire transmise par la parole de celles qui n’étaient alors que des corps.

On les sent heureuses d’être de nouveau sous les projecteurs. Dans une performance slow-fashion qui propose un moment suspendu loin des rythmes infernaux de l’économie fast-fashion, sept quinquas partagent ce qui a fait vibrer leur jeunesse : backstage de défilés, essayages, shooting.

Leçon de style
Le plus émouvant est la pudeur qui se dégage de ces corps qui ne taille plus en 36, en justaucorps et collants noirs, exhibés face à un public qui les voit pour ce qu’ils ont à dire et plus pour ce qu’ils portent. Elles envahissent l’espace scénique de béton brut et saluent l’une après l’autre comme sur un catwalk, puis se dirigent vers des chaises installées au fond. Celles qui ont gardé la ligne ont le pas ferme et décidé, l’une d’entre elles ose même le body string. Moins conquérantes, les autres dissimulent leurs rondeurs sous une blouse blanche qu’elles enlèvent au moment de prendre la parole. Contrairement au rythme ultra cadencé imposé sur les défilés, on a tout le temps de se perdre dans l’observation d’un téton qui pointe sous le lycra ou le volume un peu affaissé d’un sein, bercé par le chant du piano. Leur taille de guêpes est soulignée d’un ruban de satin qui permet d’y fixer un micro HF. Elles trottinent sur des escarpins vernis noirs, talons aiguilles vertigineux, aussi à l’aise qu’en charentaises, pendant que leurs regards fardés plongent dans les yeux des premiers rangs comme elles le faisaient dans les objectifs des photographes en bout de podium. Bref elles sont C A N O N S.

Intimité et sincérité : territoires oubliés
Avec la retenue toute en élégance de la « femme française », elles proposent en s’exposant ainsi une réflexion sur le rapport à l’âge dans un monde obsédé par le culte de l’image et du corps. On pense à Cindy Crawford, la top model de la génération suivante, qui postait récemment une photo d’elle non retouchée sur Instagram, dans une volonté de transparence avec ses followers. Assumer sa normalité, une tendance que l’on ne trouve pas que chez les politiques français ou les stars américaines, qui inondent les réseaux de #wokeuplikethis. Ni stars, ni comédiennes, nos mannequins vintage assument autant leur embonpoint que leurs petites erreurs de diction : quand la longue blonde au sourire enfantin Axelle Doué s’embrouille dans son texte, elle s’exclame aussitôt d’un charmant : « Pardon, excusez moi ».

Sa copine Amalia Vairelli, beauté noire et muse d’Yves Saint Laurent pendant près de 20 ans, nous fait dresser les poils en racontant par des gestes précis et délicats un souvenir lié à une pièce qu’elle portait en défilé. Subitement, deux images se juxtaposent : celle d’une petite fille mimant son désir de robe de princesse et celle d’une grand-mère s’enveloppant avec assurance et tendresse dans l’empreinte d’une tenue disparue. La candeur est restée intacte malgré des gestes (enfiler un vêtement, ajuster une ceinture…) si souvent répétés. C’est follement nostalgique.

Suite à la performance, nous lui exprimons notre ressenti. En réponse, elle confie, émue et satisfaite, qu’elle a reçu la veille, après la première, les compliments de Pierre Bergé. Le désir de reconnaissance est sans doute l’une des raisons pour lesquelles ces femmes de papier glacé ont accepté la proposition d’Olivier Saillard, qui mijotait ce projet depuis des années. Il a su leur offrir une plateforme de résonance. Reconnu seulement un siècle après son invention par le couturier anglais Charles Frederick Worth, le métier de mannequin ne se syndicalise qu’en 1950. Des leçons de force et de grâce made in France.

Festival d’automne à Paris
CND (Pantin)
Jusqu’au 15 octobre