C’est le vingtième livre de Martin Amis, et un de ceux qui aura reçu l’accueil le plus polémique. En cause : le refus de son éditeur historique, Gallimard (le deuxième, de fait, après Christian Bourgois), de le publier. Même chose en Allemagne. Le contraire en Angleterre où on a fêté le retour de « l’enfant terrible », voire entériné sa consécration. Il se pourrait que Gallimard ait commis une erreur, sinon une faute. Parce que lorsqu’il s’agit de publier un des plus importants écrivains de langue anglaise contemporains, un des quatre ou cinq plus grands à notre estime, on publie non pas un livre – mais une œuvre. Et une œuvre a une histoire, une cohérence, des hauts et des bas qui la constituent et la définissent. Lorsque Gallimard refuse de publier La Zone d’intérêt pour des « raisons littéraires » (sic), à notre humble avis, c’est un problème de politique éditoriale qui est en cause. Même si les éditeurs de Gallimard considèrent que c’est un « mauvais » livre – ce qui est loin d’être le cas, nous y reviendrons – ils se trompent de sujet. C’est un livre de Martin Amis – donc on publie. Même si c’est une satire grinçante, odieuse parfois, peu importe, de la vie dans un camp d’extermination, Auschwitz en 1942, et même si l’on y marivaude et feint d’oublier ce qui s’y joue : en fait, l’ellipse accentue la perception de l’horreur. On publie, donc – on rougit de le rappeler – parce qu’il ne s’agit pas de commerce, mais de littérature. On publie – parce qu’on doit. Comme on a publié les derniers livres de Philip Roth, qui ne nous semblent pas ses meilleurs, ou comme on publie David Foenkinos : pour des « raisons littéraires », comme l’on sait.

Evidemment, dans ce roman du réel, où Paul Doll, le Commandant du camp, son épouse, Hannah, « canon de beauté aryen, mère de jumelles, un brin rebelle », Angelus Thomsen, l’officier SS, neveu de Martin Bormann, « arriviste notoire, bellâtre, coureur de jupons » et Schmulz, le chef du Sonderkommando, « homme le plus triste du monde », campent les quatre personnages principaux, Martin Amis est tel qu’en lui-même : ironique, méchant, habile, sarcastique, visuel. Il rappelle Norman Mailer, son côté teigneux, son côté « infréquentable ». Mais pour les bonnes raisons. Celles qui le font inclassable, et donc, constamment attendu, guetté par le petit nombre (certes) de ses lecteurs. Qui le savent incapable de les « draguer », qui savent qu’ils devront faire une part du chemin, ici parfois escarpé, s’ils veulent le trouver, et forcer l’accès de son roman. En l’occurrence, une succession de scènes, où chacun des trois hommes principaux prend la parole, restitue par touche la vie quotidienne, l’abjection à l’œuvre et les facéties farcesques d’un impossible trio amoureux.

Bien sûr, on retrouve, mis en scène, « la banalité du Mal » de Hannah Arendt, les « hommes ordinaires » de Christopher Bowning, Primo Levi, Sebastian Haffner : Amis ne fait pas l’économie de l’essentiel. Mais on retrouve aussi, à chaque page, son cynisme et sa férocité, on retrouve son humour, un peu lesté, quoiqu’il en ait, par son sujet, plus dans un understatement très caractéristique. Martin Amis, c’est l’époque et son idiosyncrasie, est un lecteur de Saul Bellow, de Kundera, de Nabokov, de Philip Larkin. C’est un Européen qui vit aujourd’hui à New York. C’est aussi le fils de son père, le grand Kingsley Amis, auquel il nous semble supérieur aujourd’hui, tant il est aussi un romancier très intelligent. On peut ne pas aimer l’intelligence dans un roman, d’aucuns considèrent presque que c’est antinomique. Il suffit de lire Martin Amis pour voir combien sa vista d’intellectuel européen lui permet aussi d’écrire des livres distanciés, complexes, hélas parfois condamnés par le « politiquement correct », chantre du Bien banal, qui, plutôt que dire les choses, s’entend à les (faire) taire – voir son magnifique livre sur le 11 Septembre, Le deuxième Avion (Gallimard). Mais trêve. Silence, donc – lisons Martin Amis. Et si l’on veut comprendre ce que peuvent parfois la morale et la conscience en littérature : lire et relire la postface de La Zone d’intérêt. Dont le titre pourrait être, résumé de l’œuvre d’Amis : « En haine des clichés ».

Par François Kasbi

Martin Amis
La Zone d’intérêt
Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Bernard Turle
Ed. Calmann-Lévy, 396p. ; 21,50 €