Retard Magazine, c’est un site web qui parle de Claude François, de pilule contraceptive, de twerk et du Salon de l’agriculture dans un style kitch et sincère, trash et touchant, comme celui du journal intime que l’on tenait au collège. Rencontre avec sa fondatrice et rédactrice en chef génialement retardée, Marine Normand.
Marine Normand Retard Magazine

Illustration Anna Wanda

Marine Normand, 27 ans, parle vite, un peu fort aussi, et se met des miettes de pain dans les cheveux à force de gesticuler. C’est que l’exercice est ardu : expliquer, le temps de sa pause déjeuner, le pourquoi du comment de Retard Magazine, ovni du web qu’elle a créé en 2011 avec ses trois copines, Anna, Ophélie et Elsa. « Ça faisait longtemps que je voulais écrire et monter une plateforme hybride » confie cette ex étudiante en Lettres Modernes, obligée de cotoyer « des gens qui se prennaient pour Jean-Paul Sartre », et qui avait peur de ne pas trouver de travail dans le journalisme. Une série de petits boulots plus tard, dont assistante de production pour le spectacle de Philippe Candeloro (qui fera peut-être l’objet d’un prochain article), elle est aujourd’hui responsable éditoriale de la plateforme You Need To Hear This aux Inrocks. Un parcours complètement décalé, à l’image de Retard, intitulé au départ Boobs Magazine, « ce qui aurait pu aider à remonter plus facilement dans Google ». Entrepris au départ comme un blog perso lu par « les copains et ma mère », le site est vite devenu un journal intime sponsorisé par Vice, alimenté par une trentaine de rédacteurs et d’illustrateurs. Initiateur des soirées Kara-Okay à l’Espace B, il en faudrait peu pour que Retard accède à une plus grande célébrité mais voilà, Marine se refuse à obéir aux règles (relous) du journalisme web. Explications d’une rédactrice en chef passionnée, ultra poilante et délibérément têtue, autour d’une omelette au fromage.

C’est drôle comme nom Retard Magazine.
Marie Normand : On l’a retenu parce que ça regroupe des problématiques féminines comme le retard des règles ou l’angoisse d’un rendez-vous qui ne se pointe pas. Il y a aussi le jeu de mots avec « retardé mental » et la référence à Jay Reatard [qui faisait du garage punk US] dont je suis fan. Et puis je ne supporte pas les deadlines.

Comment t’organises-tu alors ?
Je ne fixe aucun sujet, les contributeurs me proposent ce qu’ils veulent. Sur internet, on est soumis au buzz : si on n’en parle pas dans les trois heures, on est déjà old. Je ne veux pas que Retard colle à cette réalité. Si le papier est périmé mais le point de vue intéressant, je laisse le temps qu’il faut.

Marine Normand : « Je n’ai pas envie d’écrire vingt-sept fois “Kanye West” et “seins” pour remonter dans Google. »

Quels sont vos sujets de prédilection ?
Les contenus culturels. Mais les articles du type « journal intime » fonctionnent bien mieux que les reportings de festival. Des papiers comme La fille Comptoir des cotonniers ou Ma plus belle
histoire d’amour platonique ont eu beaucoup de succès. On s’est donné pour objectif d’en publier au moins deux fois par semaine.

C’est rentable ?
On aurait voulu, mais on en a fait le deuil ! Donc, on ne peut pas publier plus, et les illustrateurs ont besoin de temps pour terminer leurs dessins. Résultat, on percute beaucoup moins que si on faisait cinq news par jour.

Retard magazine Team

La team Retard ©Garland Gallaspy

Marine Normand : « Refuser d’acheter ElleBe ou Grazia, c’est devenu du militantisme. »

Le SEO et Google Analytics, tu kiffes ?
Je m’en contre-branle. Je sais exactement comment m’en servir, mais je n’ai pas envie d’écrire vingt-sept fois le mot « Kayne West » et « seins » pour que mon article remonte dans le search. Pas moyen de publier des papiers racoleurs comme sur Melty.fr.

Que reproches-tu au journalisme web ?
Google détruit tout avec ses algorithmes qui ne remontent pas les contenus de qualité. Les réseaux sociaux pouvaient être une alternative mais Facebook est en train de tout bousiller : plus tu as de « fans », plus il faut payer pour que ton contenu soit visible. Avec le premier, il fallait être malin, avec le second, il faut juste être riche.

A quels magazines ressemble Retard ?
J’aurais voulu monter un titre comme 20 ans [1961-2006] qui faisait des articles incroyables du type « Je suis moche, que faire ? ». Pour moi, c’est le meilleur féminin du monde. On s’est également inspiré du site Rookiemag.com de l’Américaine Tavi Gevinson. Elle a commencé par un blog de mode en 2008 à 13 ans puis a fondé un site pour ado auquel on s’identifie beaucoup. De très bonnes plumes y contribuent comme Lena Dunham [créatrice de la série Girls], Bethany Cosentino du groupe Best Coast, l’humoriste Sarah Silverman… Tant le graphisme que l’idée de faire collaborer son entourage nous plaisait. Et j’adore Xojane.com de Jane Pratt, une éditrice qui dirigeait Sassy magazine dans les années 90, un magazine féminin et féministe.

Féminin et féministe, c’est comme ça que tu définis ton site ?
C’est un site de meufs, on parle de nos règles et de nos petits cœurs brisés, tant pis si les gens trouvent ça trop girly. Le vrai féminisme, c’est faire ce qu’on veut, de porter le voile jusqu’à s’exhiber sur Instagram. Les revendicateurs, ça me gonfle. Etre soi-même, ça marche vachement mieux que d’aller manifester à poil avec une couronne de fleurs.

Sur quoi n’écriras-tu jamais ?
Le maquillage ou la mode, je déteste ces problématiques aliénantes. D’ailleurs, refuser d’acheter Elle, Be ou Grazia, c’est devenu du militantisme.

Serais-tu prête à tout lâcher pour te consacrer à Retard ?
Je serais curieuse de savoir si ça marcherait. Mais je ne veux pas nous imposer de contraintes économiques. Faire de sa passion son travail, c’est le meilleur moyen de tout détruire.

Par Elsa Puangsudrac

 

Retard magazine logo
Retard Magazine, mode d’emploi
« Retard n’est pas un blog parce que le mot est trop moche. Ce n’est pas un magazine, parce que pour faire des photocopies tu vas galérer. Retard, c’est comme la retranscription des conversations que tu tenais avec tes copines du collège. C’est les petits mots que tu faisais en cours de maths pour faire remarquer à Johanna que Cécile n’a pas de seins. C’est ton agenda de 5ème avec les photos découpées dans Star Club et Rock Mag. C’est ta pile de cassettes enregistrées clandestinement de la radio à 23h pendant que tes parents mataient la télé au rez-de-chaussée. C’est ton classeur avec toutes les interviews de Leonardo di Caprio. Sauf que cette fois-ci, t’as plus 14 ans, et t’as arrêté d’avoir des goûts de merde. En l’honneur de la meuf (et peut-être le mec) un peu cool que t’as réussi à devenir en suant sang et eau, chaque semaine, l’une de nous, des trois coins du monde (Paris / Eindhoven / Austin) te pondra une spéciale dédicace pour continuer à ouvrir tes perspectives et te motiver à kiffer la vibe. Comme le faisait avant ta copine Nathalie en te gravant le CD de Disiz La Peste. Tu peux nous appeler Nathalie si tu veux. » Marine Normand.

Prochaines events :
Le 20 juillet, soirée Carte Blanche à Retard à LaPlage de Glazart
Du 6 au 10 août, stand au festival Baleapop