Balmain, Schiaparelli ou Loewe : point de choix sur les belles endormies qu’un souffle charmant réveille enfin.

Des noms qu’on n’avait pas lus ailleurs que sur les étiquettes de mamie reparaissent sur nos cintres, à côté d’une Stan Smith ou d’une veste Carven. Éteintes à la disparition de leur fondateur ou bêtement dépassées, beaucoup de grandes maisons font leur retour grâce à la vigueur d’un jeune créateur ou d’un financier. Des repreneurs intéressés par un héritage clinquant, qui écrivent la suite d’une histoire commencée sans eux et qui, parfois, s’était arrêtée faute de soutien. Ils dépoussièrent les icônes d’un univers enfoui pas loin, s’appuient sur un savoir-faire et une image éprouvés. Si l’objectif de rentabilité en est la motivation première (l’opération est moins coûteuse que la création d’une nouvelle griffe), la résurrection du patrimoine couture est bien une bonne nouvelle.

IRFE collection défilé Spring Summer 2015

IRFE collection défilé Spring Summer 2015

IRFE collection défilé Spring Summer 2015

IRFE collection défilé Spring Summer 2015

La logique du trésor
Septembre 2013 : nouveau défilé d’IRFÉ après quatre-vingt-dix ans de sommeil. Lancée à Paris en 1924 par le couple princier Irina Romanoff et Félix Youssoupoff (qui font chacun don royalement de la première syllabe de leur prénom), la « datcha » de couture connaît un succès fulgurant auprès des élégants Français charmés par les inspirations d’ailleurs et l’invitation au voyage. La créatrice biélorusse Olga Sorokina, cerveau artistique de cette renaissance, cherche à « travailler comme si IRFÉ ne s’était jamais arrêtée ». Ex-mannequin chez Next model, la jeune femme s’exprime sur le communiqué de presse : « Je dois regarder en avant et ne pas me retourner, afin d’écrire un nouveau chapitre. »

Le studio Balmain ne revient au premier plan que vingt ans après la disparition de Pierre Balmain en 1982. Créé en 1945, sa réputation s’est taillée sur les coupes structurées et les tons neutres, dans la ligne du parfum « Jolie Madame ». Plus bling-bling depuis qu’il a repris vie en 2006 avec Christophe Decarnin, il reste sexy et excentrique après la nomination en 2011 de son très jeune (25 ans) premier assistant, Olivier Rousteing.

De son côté, Courrèges, qui ne s’était jamais remise des sixties, revigore sa vision moderne. Assemblé en 1961, le vaisseau d’André et Coqueline Courrèges – inventeurs de la mini-jupe (le débat veut que l’Anglaise Mary Quant ait eu quelques temps d’avance sur cette idée), de la robe trapèze et de la parka nylon – avait réduit la voilure depuis leur dernier défilé en 2002. Jacques Bungert et Frédéric Torloting, deux publicitaires (Young & Rubicam), rachète le tout en 2011. « Nous souhaitons que la maison retrouve sa stature de marque mondiale avec la dimension d’innovation qui avait fait son succès », déclarait Jacques Bungert à l’époque dans L’Express. Autres recherches abouties de paradis perdus : Carven, reborn sous le vitriol de Guillaume Henry (de 2009 à 2014 et désormais chez Nina Ricci, remplacé par le duo Alexis Martial et Adrien Caillaudaud pour la femme et Barnabé Hardy chez l’homme) ; Vionnet (Hussein Chalayan) ; Moynat (Ramesh Nair) ; ou Ungaro (Fausto Puglisi). Mais la nomination de Jonathan Anderson à la tête de la direction artistique de Loewe est probablement la plus éloquente.

Loewe ou la symbiose des galons
L’univers androgyne et ultra moderne de Jonathan Anderson n’a rien à voir avec l’approche traditionnelle de la maroquinerie espagnole produite depuis 1846. C’est comme ça que la magie opère : une marque riche de sa renommée qui, au fil des saisons, s’éloigne des tendances pour devenir l’ombre d’elle-même, est touchée par la baguette d’un intrépide trentenaire. Une alchimie réussie, partagée et affichée. L’Irlandais a su marier les valeurs (et les archives) de Loewe aux petites notes décadentes de son répertoire personnel : le cuir ibérique luit de sa lumière excentrique. Pour l’homme ou la femme, la collection d’été 2015 s’arme d’une élégante sophistication, où le confort et le style se battent sur chaque silhouette. Grands pantalons à la taille généreuse, vestes en daim, grandes blouses comme des écrins : les formes sont amples, riches de mouvements et de liberté. Une naïveté séduisante qui rappelle que le sexy appartient à chacun, et pas nécessairement de la manière que l’on aurait imaginée.

Loewe homme collection défilé Spring Summer 2015

Jonathan Anderson a marié à Loewe les petites notes décadentes de son répertoire personnel.

Tous ces exemples laissent à penser qu’il suffirait de placer un jeune designer à la direction artistique d’une vieille maison pour que les fêlures du passé se transforment en rayons ionisants. Elsa Schiaparelli imagine le premier pull tricoté main, dont le célèbre nœud en trompe-l’œil marquera les années 20. L’entreprise se développe sous l’égide de l’innovation jusqu’à ce que, contre toute attente, la couturière décide de fermer en 1954 pour se consacrer à son autobiographie, Shocking Life. En 2012, le Milanais Marco Zanini la réanime pendant deux saisons, avant de rejoindre Pucci. Il n’est toujours pas remplacé.

Basculer le prévisible dans l’inattendu
Il faut du talent pour fusionner deux entités. L’association n’est pas forcément une réussite… À partir de 1958, la maison française Leonard pèsera sur la mode pendant trente ans grâce à l’intensité des imprimés japonisants de Daniel Tribouillard. Lorsque Véronique Leroy quitte ses fonctions de directrice artistique en 2012, elle est remplacée par Maxime Simoëns, remarqué pour son travail ultra luxe en son nom propre. Il ne restera qu’une saison. La collaboration la plus éphémère de la décennie… Pourquoi la greffe n’a-t-elle pas pris ? Le créateur divulgue une réponse opaque sur les réseaux sociaux : « Je me sens désormais libre de me concentrer sur de nouveaux projets. » Cet échec ne s’explique pas par le manque de virtuosité, mais par l’absence de concordance. Suite à ce désaveu, l’Italien Raffaele Borriello est chargé de redresser Leonard. En vain. Il y restera trois saisons, malgré une expérience chez Gucci, Tom Ford et Yves Saint Laurent… Il faut attendre la nomination de la Franco-Chinoise Yiqing Yin l’année dernière pour que les tissus refleurissent. Son approche parfois expérimentale, ses collages et détourages recomposent la marque avec une qualité tridimensionnelle profonde et osée.

BALMAIN collection défilé Spring Summer 2015

BALMAIN collection défilé Spring Summer 2015

BALMAIN collection défilé Spring Summer 2015

La préservation de l’image de la marque n’est qu’un critère accessoire.

Les rejets sont nombreux et cruels. Émergent ou célèbre, aucun nom n’est à l’abri. Il est difficile de savoir avant le premier défilé si le mariage sera heureux. L’enjeu ? Des contrats verrouillés, qui n’obéissent qu’à un seul objectif : vendre. La préservation de l’image de la marque n’est qu’un critère accessoire. Le cas Hedi Slimane en est la meilleure preuve. Depuis 2012, le chiffre d’affaires chez Saint Laurent a doublé (plus de 700 millions d’euros en 2015), alors que le ton grunge des collections fait débat. Les uns crient au génie, approuvant l’ultra street à l’orée du style « The Kooples », les autres parlent d’imposture mégalomane. Ce vent chaud et froid sépare en deux la mer mode et égrène les idées qu’Hedi Slimane souffle entre snobisme et désinvolture.

Beaucoup de belles endormies restent des cœurs à prendre. Et si le système mode continue d’accentuer son rapport frénético-schizophrène au temps, il est fort probable que le jeu des chaises musicales s’accélère. La règle reste de trouver le dossier le plus confortable et de s’y maintenir le plus longtemps possible.

Par Perceval Vincent


Loewe homme collection défilé Spring Summer 2015
Renaître avant la mort
Pas besoin de toucher le fond pour rebondir

La redécouverte, la fierté avant (puis) la réappropriation. Est-ce dans cet ordre que Karl Lagerfeld ouvre la danse en 1983 quand il reprend Chanel ? Il époussette avec subtilité la silhouette de Mademoiselle Coco (disparue en 1971), qui n’avait pas vu vieillir sa maison. Seuls les tweeds sexy, les épaulettes XXL et le cuir matelassé du « Kaiser » sont parvenus à réfréner les difficultés financières qui perduraient. Louis Vuitton doit, lui, sa place d’insubmersible aux pectoraux de Marc Jacobs, qui accède, dans la vague des années 2000, aux commandes de ce navire de la flotte LVMH. À la barre durant près de quinze ans, l’énergique Américain hisse notre fleuron national au sommet du luxe mondial. À son départ, le groupe de Bernard Arnault recrute Nicolas Ghesquière, qui s’est fait connaître en rendant sa jeunesse à Balenciaga

Quand l’aura d’un créateur surpasse celle de la maison qu’il habille, les rétrospectives se chargent de rappeler sur quel historique il pose ses parpaings. Tout le monde connaît la réputation de Lanvin, mais depuis 2001, Alber Elbaz saupoudre une si juste grâce sur l’élégante vieille dame, qu’on en aurait presque oublié que la fondatrice est une femme, Jeanne L. L’histoire débute en 1889, date de naissance de la plus ancienne maison de couture française encore en activité. Du « bleu Lanvin » aux « robes bijoux » des années 20, des dithyrambes dans La Gazette du bon ton au parfum Arpège, l’exposition Jeanne Lanvin fait l’éloge du savoir-faire d’avant-garde. Celui d’une discrète aînée parmi onze enfants, dont la mère était couturière. Parfois, l’héritage est génétique.

Jeanne Lanvin
Palais Galliera, Paris
Jusqu’au 23 août