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Le chorégraphe Angelin Preljocaj sait s’entourer. Dans le ballet Suivront mille ans de calme (2010), l’artiste plasticien indien Subodh Gupta signait les décors tandis que notre DJ national Laurent Garnier était aux platines. La puissance de la machine créative était au rendez-vous, nous laissant sans voix. Dans Les Nuits, à Chaillot jusqu’au 19 janvier, ses collaborateurs sont les prestigieux Azzedine Alaïa (costumes) et Natacha Atlas (musique). Des origines tunisiennes pour lui, égyptiennes pour elle : un choix cohérent face au sujet traité : Preljocaj partage sa version des Mille et une nuits.

Lascives
Citant Le Bain Turc peint par Ingres en 1862, le tableau d’ouverture nous enveloppe dans les essences et vapeurs du hammam, dans lequel les sensuelles baigneuses aux magnifiques seins nus évoluent en deux groupes synchrones, comme face à un miroir, évoquant brillamment les fameuses tâches de Rorschach. Tandis qu’elles murmurent des poèmes couvrant à peine le clapotis de l’eau, la lumière qui les caresse est projetée du plafond, filtrée à travers des persiennes dans un infime mouvement circulaire, laissant notre rétine jouer avec le faux carrelage et les courbes des douze Shéhérazade, dans un moment de grâce digne d’un trip sous LSD. Soudain, six hommes cagoulés envahissent la scène, en kidnappent une poignée, pendant que les autres fuient les fesses à l’air. Cela va sans dire, Alaïa est un couturier qui excelle dans l’art de dévoiler les fesses. Pour la scène des tapis volants, il dessine un body-string imprimé qu’on souhaite ne jamais devoir porter, même sous une burqa. Un doigt d’honneur se lève brièvement contre l’oppression des femmes dans le monde sur It’s a man world, mais la dimension politique de l’œuvre passe quasi inaperçu, tant elle est happée par les clichés du cabaret oriental. Comme un couple dont la passion s’essouffle au fil des ans, le spectacle d’une heure et demi, aussi beau soit-il, plombe petit à petits nos paupières.

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L’effet Casimir
Pourtant les duos sont toujours aussi fascinants et plus que jamais érotiques. Le chorégraphe livre une ode à l’amour, hétéro, gay ou lesbien. Rarement un spectacle aura autant donné envie de faire l’amour. « Il fallait évoquer la grande proximité des corps dans l’Orient. Dans chaque culture, la distance corporelle est régentée par des règles sociales tacites, des codes mystérieux. Pour un chorégraphe, c’est passionnant. » Ce ballet lui permet d’explorer la théorie scientifique de « l’effet Casimir », cet espace entre les danseurs en perpétuelle évolution, l’énergie du vide, qui le passionne depuis quinze ans. « Plus on danse vite, plus on fluidifie l’espace, on peut ainsi transformer la matière spatiale et éprouver la résistance de l’air. » Tel un chercheur, Preljocaj, français d’origine albanaise, interroge les possibilités du corps, écrit avec et crée l’un des plus beaux langages chorégraphiques de notre occident.

Les Nuits d’Angelin Preljocaj
Théâtre National de Chaillot
Jusqu’au 19 janvier