Publication des dernier vers du vieux dégueulasse, cru romancier de la cuite et poète authentique : filtrant la mignonnette de son Journal et la liqueur de ses Souvenirs, Bukowski nous apostrophe encore.

Certains firent l’erreur d’abandonner Bukowski (1920 – 1994) à la fin de l’adolescence. Ils avaient lu Women, Pulp, les nouvelles d’Au Sud de nulle part et quelques poèmes, notamment ceux de L’Amour est un chien de l’enfer, dont on peut célébrer le trentième anniversaire. De quoi se faire une image du Buk : un clodo céleste engueulant les étoiles. Obnubilé par la fesse, la biture et les courses de chevaux. L’essentiel, si l’on excepte les compétitions de canassons.
Solide, cette réputation de gros cochon aviné et génial. Jusqu’à Born into this [John Dullaghan, 2005], documentaire hagiographique magistral, cassant la vitrine du pochetron pour l’encadrer dans celles des grands écrivains à réhabiliter. Le débat est éternel : faut-il choisir l’œuvre ou la vie, l’oeuvre et la vie ? Oublions Sainte-Beuve. On exhume aujourd’hui le Journal de Charles Henri Bukowski Jr.

Publié passé la cinquantaine, Chinaski (le nom de son alter ego) fut un écrivain hyperactif et « crossover » : chroniques, romans, nouvelles, contes, poésie, le succès toqua à sa porte à tous les coups. Les poèmes (la moitié de son oeuvre, et qu’il affectionnait particulièrement pour l’efficience de la forme courte) impressionnent par leur concision et leur spontanéité romantique, prenant effet dès les premiers vers : « Nés comme ça / Dans ça / Tandis que les visages blafards sourient / Tandis que la Mort rit / Tandis que les paysages politiques s’évanouissent / Tandis que le poisson gras crache sa proie grasse / Nous sommes nés comme ça / nés dans ça. » Narratifs et descriptifs, de petites histoires, des lendemains de picole, des journées à attendre une femme, des morceaux d’enfance. Bukowski ne s’interdisait pas la métaphore. Comme dans La Pomme (tiré du recueil Jouer du piano ivre comme d’un instrument à percussion jusqu’à ce que les doigts saignent un peu) où le fruit est l’image de la vie, « rouge verte jaune » et qui, quand on la croque, procure « une sensation de cascade / et d’infini / Un mélange d’électricité et d’espoir ».

« Injuste, moche et écoeurant »
Gilles Deleuze disait que les vrais écrivains sont ceux qui parlent pour les animaux, à la place des animaux. Bukowski est en un. Car il se met toujours au bon niveau, à la bonne distance, à sa juste hauteur d’homme. Sa différence majeure, d’ailleurs, avec Hemingway, trop robuste, trop fort, trop courageux (malgré divers échos textuels entre eux et l’admiration du Buk pour l’auteur de En avoir ou pas). Bukowski, c’est le loser magnifique. Proche de Fante du point de vue de l’affect. Celui qui ne feint pas. Celui qui ne joue qu’en le précisant, sensible. Ainsi se fait-il le capteur d’impressions, le photographe de la vie, dans 59 cents la livre, en parlant des gens qu’il croise n’importe où : « Je suis comme un appareil de radiographie / Et c’est ainsi que je les aime : / en photo. / Je les imagine sous leur meilleur / jour. / Je les imagine courageux et fous / Je les imagine beaux. »
Honnête homme, Bukowski, sincère et naturel, ne s’épargne jamais – une défense face aux soupçons de misogynie : « J’étais injuste, moche et écoeurant. Tout ce que j’avais appris l’avait été en vain. Il n’existait pas de créatures plus immondes que moi et tous mes poèmes étaient bidons. »
Modeste mais conscient de son talent. Tout en nourrissant des complexes énormes face aux géants de la littérature américaine, quand Bukowski tacle, c’est sévère : « Ezra (Pound) m’aidait à muscler mes bras à défaut de mon cerveau ». Aucune duplicité : seulement les affres d’un auteur reconnu sur le tard et qui, par sa proposition littéraire unique (creuser dans l’âme humaine crûment et avec violence), se doutait qu’il ne ferait pas, jamais, l’unanimité. Autant élever ses défauts jusqu’à l’arrogance. Sa seule triche.

Porsche rouge et souliers percés
Des points restent d’ombre. Ainsi ce mythe de la « phrase simple et nue » comme il s’en explique dans une lettre au poète Gerald Locklin : « J’ai toujours préféré la phrase simple et nue parce que j’ai toujours eu le sentiment que la littérature, celle d’aujourd’hui et celle des siècles passés, étaient en grande partie truquées, comme les combats de catch. » Bukowski n’est pas Proust, mais le minimalisme dont il fut accusé (avec d’autres : Hemingway, Carver) paraît caricatural. Surtout pour qui fut poète avant de devenir romancier. Si l’emporte la limpidité de ses textes (principalement due à l’efficacité de sa langue), l’étude approfondie des poèmes révèlent structures et emplois plus complexes.

Qu’advient-il alors du traîne-savates anti-social qui colle à la peau de l’artiste, celui dont il a lui-même trop longtemps verni les souliers percés ? Pas grand-chose à la lecture de Souvenirs d’un pas grand-chose, chroniques d’un marmot laid et maladroit, la tête garnie de furoncles, sans cesse battu et rejeté par les autres, parents, garçons, filles, et qui n’avait qu’un souhait : rentrer dans le rang. Qui a besogné quinze ans aux bureaux de Poste de Los Angeles. Jusqu’à ce qu’un éditeur, John Martin, ne lui propose en 1966 de le rémunérer cent dollars par mois à vie, qu’il écrive ou pas.
Comme tous ceux qui ont connu le manque, le vieux Buk aimait les choses simples et plus encore, en appréciait surtout leur goût précieux. « C’est mieux de se faire conduire dans une / Porsche rouge / que d’en avoir une. / La chance de l’imbécile reste / intacte. » La chance de Bukowski fut d’avoir su resté bête avec les mots.

Par Jean Perrier

Charles Bukowski
 Journal, souvenirs et poèmes (Grasset), 1536 pages, 31,50 €.