La Nigériane Maki Oh – Amaka Osakwe pour les intimes – est la créatrice made in Africa qui monte haut. Cette année, ses défilés – à Londres, Lagos (sa ville natale) et à l’Africa Fashion Week de Johannesburg – lui ont valu une récompense : le prix que la capitale sud-africaine remet au « jeune créateur émergent » le plus prometteur. Nous avons rencontré cette fille super timide en backstage de son défilé pour parler de ses picturales silhouettes féminines, qui mêlent les formes langoureuses des Nanas de Niki de Saint-Phalle à la sensualité ostentatoire du fauvisme de Matisse.

Maki Oh Amaka Osakwe

C’est important pour toi de travailler en Afrique, même si tu évolues à l’international ?
Maki Oh : Oui. J’ai fait des études de mode en Angleterre à la Oxford Media and Design School, puis un bref cursus en arts plastiques, mais je suis revenue au Nigeria une fois mon diplôme en poche, il y a deux ans. J’essaie de travailler le plus possible avec des matières organiques africaines. Et quand je prends des tissus venus d’ailleurs, je les « nigérianise » grâce à une technique naturelle de teinture à l’indigo appelée « adire ». C’est une manière de prôner le bon goût depuis l’Afrique, sans pour autant avoir une fierté exagérée.
Pourquoi la mode plus que l’art, au final ?
C’est un peu cliché de dire cela, mais la mode m’a été donnée avec le biberon. Ma mère a beaucoup de talent, elle faisait des vêtements pour enfants et je l’assistais.

Maki Oh – Amaka Osakwe

Tu joues beaucoup avec les découpes géométriques et les transparences suggestives…
Le découpé est une ruse séductrice ! Il couvre certaines parties du corps tout en suggérant la transparence. Ma collection printemps-été rend hommage à l’art de la séduction avec les courbes féminines que l’on trouve dans les tableaux de Matisse comme Le Bonheur de Vivre [1905-1906] ou La Ballerine [1927]. La fascination du peintre pour l’art africain et ses touches récurrentes de bleu indigo, on les retrouve dans ma dernière robe, « bleu adire ». La vision primitive du corps féminin perçue dans les œuvres fauvistes est d’autant plus intéressante qu’elle est controversée, dans le contexte actuel. Je me suis donc également inspirée du quartier chaud de Lagos, des airs aguicheurs des prostituées. Pour exprimer leur élégance ébouriffée, j’ai choisi de travailler avec des matières douces et fragiles comme du velours de soie, de la mousseline et de l’organza, en leur donnant des formes angulaires. Des coupes au laser qui rendent l’allure tout aussi rude que langoureuse.
L’hiver sera-t-il aussi sensuel que l’été ?
Si tu considères Jacques Tati sensuel, eh bien oui ! Je me suis laissée inspirer par son grand classique de 1967, Playtime. Dans la première scène du film, le hall stérile de l’aéroport et l’austérité des uniformes m’ont donné l’idée de refléter leur rigidité. J’y ai ajouté des messages cryptés comme l’impression du mot « Eja », qui fait écho à un proverbe nigérien équivalent à « on récolte ce que l’on sème ». Pour donner une pointe de masochisme à ce dicton, j’ai éclaboussé de la cire chaude sur de la mousseline de soie – un peu comme un châtiment que le soumis reçoit de sa maîtresse. La plupart de mes motifs sont cousus au fil de raphia sur du velours et de l’organza. Mais j’ai aussi travaillé avec de la dentelle, du lin et du similicuir… je n’en dis pas plus, il faudra patienter ! L’attente est sans douleur.

Et en bonus vous pouvez voir Playtime, le film de Jacques Tati en entier !