Bienvenue à Dismaland bemusement park. Vous êtes prévenus, on n’est pas là pour s’amuser. Vous entrez dans un parc à thème dont le sujet est… le sarcasme. Ça tombe bien, les Anglais sont ceux qui le manient le mieux.

Tandis qu’à Versailles, les graffitis antisémites vandalisant pour la troisième fois l’œuvre Dirty Corner d’Anish Kapoor se font recouvrir de feuilles d’or, Banksy, le plus célèbre des artistes urbains anonymes, produit solo une installation immersive géante et dérangeante à Weston-super-mare, la station balnéaire la plus glauque du Somerset, à quelques miles de Bristol, sa ville natale. Avec Dismaland, il réinvente la foire d’art contemporain.

Affiché au dos des gilets roses des agents du parc, Dismal se traduit par « morne », « lugubre », « sombre », et sur le programme, au lieu du classique « amusement park » on lit « bemusement park », littéralement « le parc de la perplexité ». Loin d’une Fun Fair à la Disney, Dismaland se positionne comme une Dark Fair qui promet de la réflexion. De fait, Banksy a parfaitement saisi, en un hectare, la désillusion de notre époque.

Dismaland Banksy helice eolienne © Bemygust

© Bemygust

 

L’expérience client
« Your trousers look ugly ». Dès l’entrée, on est mal accueillis par le staff aux oreilles de Mickey, payés pour tirer la gueule. Puis on est prévenu par la vendeuse de programmes qu’il est interdit de rire et de dire merci. Impossible de la prendre au sérieux. Tous ont été recrutés en répondant à la petite annonce d’un journal local qui recherchait des figurants pour un film. Le projet a été orchestré dans le secret : on a fait croire aux locaux que le chantier de l’ancienne piscine Tropicana (ouvert en 1937 et fermé en 2000) était le plateau de tournage d’un film hollywoodien intitulé Grey Fox. Seules quatre personnes de la mairie étaient au courant.

Banksy livre une vision sans fard et ultra cynique de l’actualité à travers des installations participatives et interactives détournées des fêtes foraines, comme la pêche aux canards, qu’il faut sauver de la marée noire ou des boat people de réfugiés télécommandés que l’on pilote sans but sur leur parcelle d’eau opaque, sans rive où débarquer (drive a boat for 1 £). Un camion canon à eau anti-émeutes d’Irlande du Nord git renversé dans la douve du château en tôles rouillées : il est transformé en fontaine publique avec une rampe de toboggan pour les enfants. Comme dans les pays communistes ou les obligations civiques sont diffusées toutes les heures, des haut-parleurs crachotent un fond musical Hawaïen interrompu régulièrement par la voix d’une fillette déclamant des slogans de l’Artiste américaine Jenny Holzer tels que « You are a victim of the rules you live by ».

C’est glauque et engagé mais thank god, c’est aussi ludique, donc pas chiant, grâce au parti pris pour le gag féroce, à l’image de l’installation principale : la mise en scène du crash de Diana – aka Cendrillon – gisant dans son carrosse citrouille retourné à l’intérieur même du château décati de la princesse, éclairé exclusivement par le flash des paparazzi dont les scooters garés en vrac ralentissent l’accès à la scène tragique. Banksy franchit brillamment la frontière du mauvais goût-marketing-voyeurisme en proposant aux visiteurs d’acheter leur photo observant la scène. On pense à la démesure ironique et kitsch de Jeff Koons, le bling bling en moins mais l’impact immersif en plus : l’œuvre se révèle à l’arrachée dans la rétine grâce à l’éclairage stromboscopique des flashes, puis, à peine le scénario analysé par votre cerveau, les agents de sécurité vous ordonne de déguerpir. Frustrés et poussés de force devant le guichet photo, on attrape un souvenir de la scène avant la sortie (5 £), amusés d’avoir été manipulés comme dans tout bon centre d’attraction.

Banksy Dismaland Staff Mickey

 

Mickey rossé
Banksy insiste pour présenter son projet comme un showcase de ses cinquante huit artistes préférés (et pas des moindres) plutôt qu’un piss-take de Disney. Près de la sculpture post-industrielle géante de Mike Ross représentant deux camions citernes s’enlaçant vers le ciel pour former un S comme $, on pénètre après dix minutes de queue sous un mini chapiteau de cirque, sorte de freak-show d’objets gothiques hybrides présidés par une licorne immortalisée dans le formol de Damien Hirst. Il y a aussi un lapin victorieux qui sort son museau du chapeau du magicien en dodelinant, jusqu’à faire disparaître l’homme, dont il ne reste que la veste à terre. Sur le buffet central, de la vaisselle est empilée de quinconce : c’est l’une des œuvres les plus délicate de la foire. Son auteur, la céramiste israélienne Ronit Baranga raconte « C’est comme si les monstres avaient été invités au festin, et que les assiettes avaient prévu leur propre festin ». Dommage que la mise en scène soit un peu bâclée : on aurait aimé découvrir ces sculptures dans le noir à lueur d’une torche électrique pour un effet encore plus immersif.

La galerie, qui ressemble pour le coup à celles des salons d’art contemporain, présente une majorité d’artistes urbains qui y exposent photos, peintures et installations sur les thèmes du réchauffement climatique, de la guerre ou de l’anticapitalisme. Parmi eux, deux femmes jouant sur les codes de l’art populaire kitsch ont retenu notre attention. L’Anglaise Jessica Harrison détourne les figurines de porcelaine que l’on trouve à profusion dans les banlieues de son pays en les tatouant minutieusement, dans une volonté poétique de révéler leur personnalité enfouie, tandis que la Lituanienne Severija Incirauskaité-Kriauneviciene perce des objets métalliques du quotidien (seaux, portières…) pour les broder, produisant une déco intérieur éco-cosy so bobo. Bansky a inventé l’expression post-modem pour décrire ces œuvres à fort potentiel de partage et de likes sur internet. Effectivement, il faut faire la queue pour s’approcher et les prendre en photo.

On retrouve également James Cauty, ancien agitateur du groupe KLF et co-fondateur du groupe ambient house The Orb, qui a créé une prodigieuse maquette de dizaines de mètres carrés représentant une cité en guerre civile la nuit, avec la minutie d’une reconstitution à l’échelle 1/87e d’un décor rassurant de chemin de fer électrique. Sauf que dans cette nuit apocalyptique, les gyrophares sont les seuls phares, et forment un fascinant condensé lilliputien de l’insurrection que trois mille mini-policiers tentent de mater. La justesse de l’œuvre donne des frissons.

Dismaland Banksy © Florent Darrault

Dismaland © Florent Darrault

Prêts d’argent de poche aux enfants
Même si faire la queue (encore) n’est pas votre tasse de thé, il faut entrer sous des tentes remplies d’affiches subversives, messages anarchistes ou écologiques. Il est indéniable que le graffiti-artist-activiste-politique pousse le tout venant à l’engagement, voir la rébellion dans le but de cocréer un environnement plus positif. Une pub dans le catalogue d’expo promeut un kit d’outils qui permet d’ouvrir les panneaux de publicité des abris-bus afin d’y glisser à la place son propre message ou dessin. Il est en vente dans la tente pour 5 £. Est-ce légal ? « Ce n’est pas illégal » répond le vendeur avec son flegme britannique. Très sérieusement, vous pouvez chercher conseil au chapiteau du CAB (Comrade Advice bureau) auprès des bénévoles de différentes associations locales qui protègent les droits des travailleurs ou des locataires, et tenter de comprendre comment fonctionne le projet de Darren Cullen qui propose des prêts d’argent de poche aux enfants.

Banksy philanthrope ?
Car enfin, Dismaland s’adresse à tous, familles y compris par le prix imbattable de 3 £ le ticket. Mille entrées ont même été offertes aux résidents de Weston-super-mare le jour de l’ouverture. Sans aucune aide ou subvention, Banksy semble avoir produit seul cette ambitieuse aventure. Le parc ferme définitivement le 27 septembre, soit trente-six jours à quatre mille tickets par jour, vendus sur le site dismaland.co.uk, le total fait 400 000 £. Il semble improbable que l’artiste en tire un quelconque profit, vu l’importance des investissements. Lors de son exposition au musée de la ville de Bristol en 2009, il attira trois cents mille visiteurs en douze semaines, soit un gain estimé de dix millions de livres pour l’économie locale. Seuls 144 000 personnes auront le privilège de visiter Dismaland en 5 semaines, une chance inouïe pour la petite ville Weston-super-mare de se faire connaître.

Station balnéaire sans baignade
Banksy ne pouvait pas trouver meilleur emplacement que Weston-super-mare pour implanter sa triste foire et nous recommandons d’y passer quelques heures pour saisir le parfum de désolation qui y flotte. Si elle fut très prisée au début des congés payés et vécu son heure de gloire dans les années cinquante, elle est aujourd’hui délaissée par sa classe populaire qui lui préfère les côtes ensoleillées de la Costa Brava. On les comprend. Ceux qui n’ont pas la chance de se payer des charter affluent sur le littoral du Somerset chaque été pour leur vacances (6,5 m millions ? de visiteurs selon l’office de tourisme). La ville au charme désuet fonctionne ainsi au ralenti, avec sa jetée (the pier) qui regorge de machines à sous à 2 pennies (30 centimes d’euros), ses traditionnels fish & chips, et vanilla ice-cream with a flake proposés à chaque coin de rue. Déjà pas très peuplée en journée, la ville est déserte à la nuit tombée, les rares restaurants fermant leur cuisine à 21H00. Le Cabot Court Hotel est le seul pub où l’on peut encore dîner passé cette heure critique, entourés de locaux et de touristes. Au petit matin, les quelques personnes que vous croisez sont des retraités promenant leurs chiens sur le front de mer ou quatre bateaux échoués sur le sable attentent désespérément que la marée remonte pour leur donner meilleure allure. En vain. Elle est si marron-sale que dès notre arrivée Richard le cab-driver nous déconseilla d’y mettre un pied. Cela méritait une petite enquête : officiellement l’organisme anglais de contrôle de la qualité de l’eau de baignade a certifié en 2015 que la qualité de l’eau de la baie était bonne même si plusieurs étés humides ont gonflé l’estuaire d’eau polluée issus des égouts surchargés. Un nouveau système de traitement des eaux usées et de pluie serait en cours de construction, mais en attendant il est peu probable que la nouvelle directive sur les eaux de baignade de l’UE accorde son feu vert en 2016. Portishead, la ville voisine qui inspira le nom du groupe de trip-hop n’est qu’à 30 minutes de voiture. Pas très gaie la région.

Banksy Dismaland The Pier à marée basse

Pussy Riot, Kate Tempest, Leftfield et De La Soul
Massive Attack, l’autre groupe mythique originaire de Bristol, était annoncé pour la soirée de clôture avant d’annuler sa prestation pour « raison technique ». Mais le collectif féministe russe post-punk Pussy Riot, Kate Tempest, Leftfield et De La Soul seront de la fête. Face à la zizanie des paparazzi ces derniers jours, Banksy a fait savoir qu’il faudra y venir masqués, afin qu’il puisse assister à la performance incognito.

En plus de trois bars, d’une roulotte-bibliothèque, d’une aire de pique-nique (une sculpture de Michael Beitz qui forme une boucle), une salle cinéma et sa sélection de court-métrages, cinq soirées avec concerts ou stand up comedy étaient prévus au fil du mois. Accueil, environnement sonore, installations, boutique de goodies, rien n’a été laissé au hasard. Dix ans après l’émergence du théâtre immersif appelé aussi site-sympathetic performances* à Londres, Banksy renouvelle la foire d’art contemporain en proposant un environnement global, immersif, ludique, accessible à tous.

Même si Dismaland fait écho à la morosité ambiante, on ne le quitte pas déprimés. Il est un formidable pied de nez au marché hystérique et disgracieux de l’art contemporain. Banksy prouve qu’il est possible d’organiser un évènement artistique majeur sans argent public, en rassemblant un grand nombre d’artistes, et sans rentrer dans la logique lucrative. Possible aussi de faire participer activement la communauté locale. Possible enfin d’attirer 150 000 personnes sans l’aide de VIP, quasi sans presse, en transformant les visiteurs en influenceurs (80 000 #dismaland sur instagram et 9 millions hits de recherches sur google).

En savoir plus :

* Immersion en Théâtre immersif par le même auteur : Punch Drunk 
Tendance lugubre: Dark Circus