Junkie spirituel, figure de proue du mouvement psychédélique, fugitif recherché par le FBI, Ken Kesey est avant tout l’auteur de Vol au-dessus d’un nid de coucou. La publication en France de son deuxième et dernier roman, Et quelquefois j’ai comme une grande idée, chef-d’œuvre écrit 50 ans plus tôt, permet de revenir sur cette figure d’outsider de la littérature, dont les frasques libertaires ont choqué puis façonné l’Amérique des sixties.

Ken Kesey Ken Kesey and the merry prankers 1960

 

En 1962, les temps changent comme le chante Bob Dylan. Un jeune écrivain se fait remarquer comme le digne successeur de la Beat Generation. Deux ans plus tard, il décide d’arpenter le territoire américain à la tête d’une fraternité de joyeux idéalistes. Le mythe Kesey est sur la route.

Rien ne prédestinait ce fils de paysan, issu des plaines arides de l’Oregon, à devenir un héros de la contre-culture américaine. Grand gaillard aux muscles saillants, l’ado, athlète, s’illustre en lutte gréco-romaine et frôle la sélection aux jeux olympiques. Mais il choisit l’écriture, à l’instar du romancier John Irving, lutteur professionnel. Romanesque, Ken se rêve en Okie, de ces natifs de L’Oklahoma qui ont dû quitter leurs terres durant la Grande Dépression. Il abandonne ses rêves d’itinérant et sans attache et s’inscrit à la prestigieuse université de Stanford à San Francisco. L’étudiant aux faux airs de Paul Newman tente de s’intégrer au sein de l’élite intellectuelle de son campus. Il se lie avec un camarade en psychologie, Vic Lovell et découvre grâce à lui le Freudisme et des expériences pratiquées dans un hôpital sur des volontaires, moyennant 75 dollars par jour. Les aventureux intellectuels y expérimentent des drogues hallucinogènes destinées à soigner d’anciens combattants de guerre. Un produit révolutionne sa perception : le LSD. Aux confins de ses sens, il peut voir à travers les gens. Lovell et Kesey testent toute la gamme de produits. Les médecins leur offrent la clef d’une nouvelle forme de communication. A la fin des années 50, ces trois lettres n’effraient encore personne.

Cette expérience est la source d’inspiration de son premier roman, Vol au-dessus d’un nid de coucou. L’histoire d’un irlandais bagarreur, McMurphy, qui préfère l’asile à la prison. Feignant d’être fou, il fera souffler un vent de révolte et de liberté dans les couloirs. Il estime que les malades ne sont pas forcément fous, seulement trop individualisés pour la société. Kesey écrit certains passages sous LSD afin d’être au cœur du brouillard psychologique du personnage schizophrène de l’Indien, et va jusqu’à subir un électrochoc pour se mettre dans la peau de son héros. Lequel des deux devient le plus fou, l’auteur ou son personnage ? La folie n’est pas forcément un « effondrement » mais peut-être une envolée. Telle la comptine américaine : « L’un s’envola vers l’Est, l’autre vers l’Ouest, et le troisième au-dessus d’un nid de coucou ». Le livre sort en 1962, est adapté au théâtre l’année suivante et deviendra en 1975 le fameux film de Milos Forman, avec Jack Nicholson. Kesey incarne la figure du jeune romancier promis à un brillant avenir. Ce beau mari et père s’attèle même à un autre roman.

United colors of LSD
Mais l’ouvrage fera bien moins de bruit que Kesey et ses amis qui deviennent « les Merry Prankers », une bande de Joyeux Lurons dont les délires tailleront ses lauriers littéraires. Tout commence alors qu’ils rentrent de la première de Vol au-dessus d’un nid de coucou, à New York. Ils apprennent la mort du président Kennedy. L’Amérique en deuil : les années 60 semblent figées sur la fin des années 50. Rien ne bouge. Kesey veut tout plaquer, voyager à plusieurs, suivre le chemin forgé par les gars de la Beat Generation. Il décide de refaire le trajet du récit de Jack Kerouac, vingt ans après, avec ses amis. Et qui retrouve-t-on Sur la route ? Neal Cassady, l’inspirateur du personnage du livre de Kerouac. Ils achètent un vieux bus scolaire, le repeignent de toutes les couleurs et se nomment. Les folles péripéties des Merry Prankers commence, et avec elle, l’esprit des sixties. Kesey en est le capitaine. Il souhaite dépasser les formes d’expressions habituelles pour ouvrir de nouvelles portes sur le monde. La troupe se défonce allègrement toute la sainte journée en traversant le pays, couverts de peinture corporelle fluorescente et de costumes excentriques. Tom Wolfe, qui fait un temps partie du trip, consigne ses souvenirs de croisade dans son fameux Acid Test. Psychédélique avant le psychédélisme, la bande découvre les Grateful Dead et la naissance de l’acid rock, repris en 1967 par les Beatles dans Sergeant Peppers et Jefferson Airplane dans leur premier album, Surrealistic Pillow.

Ken Kesey portrait author

Le but du voyage : partager leur connaissance de l’acide et faire voler en éclat les frontières de l’esprit. Pour cela, ils en distribuent gratuitement dans du soda. Le cinéaste Gus Van Sant souhaite adapter cette chronique d’une partie de la vie de Kesey. Tom Wolfe raconte comment tous ces jeunes portaient Ken aux nues. Entouré de sa femme et de ses deux enfants, il règne en maître de cette famille recomposée. Cassady, reconverti en chauffeur de bus, vit sa dernière grande aventure. Ni enseignement, ni morale, pourtant Tom Wolfe se souvient qu’il y avait  « quelque chose de si… religieux dans l’air, dans l’atmosphère même de leur vie, et on ne pouvait mettre le doigt dessus ». Le prophète Kesey parle en aphorismes : « Vous êtes avec l’autobus ou vous n’êtes pas avec l’autobus. » Il avait le projet de réaliser un film sur leur expérience, copié par les Beatles et leur Help!, la bande de Kesey se perdra dans les kilomètres de rushes. Seul vestige, le documentaire Magic Trip, ressuscité en 2011 par le grand auteur de documentaires Alex Gibney et Alison Edwood. Kesey y apparaît comme un visionnaire ayant sacrifié l’écriture, forme d’expression encore trop soumise aux mots, pour la connaissance par l’expérience. « Je préfèrerais être un paratonnerre qu’un sismographe », raconte-t-il pour expliquer un choix qui le fait passer en moins d’un an de la renommée littéraire à la célébrité trash.

Du sel sur les plaies de J. Edgar. Hoover.
La police n’aime pas les rigolos de son type. Le LSD n’est pas encore interdit, elle ne peut donc pas grand-chose contre ce Jack London de la drogue. Elle surveille les joyeux drilles, attendent des faux pas, épinglent régulièrement Kesey pour de petites histoires d’herbe. A force, il prend cinq ans. Sans trop réfléchir, il s’enfuit au Mexique et devient « l’écrivain fugitif ». Les rumeurs sur sa planque se répandent dans le New York branché. Il revient aux Etats-Unis faire un pied de nez au FBI dans une interview télévisée le 20 octobre 1966 pour KGO (filiale de CBS à San Francisco) : « J’ai l’intention de rester dans ce pays en fugitif, et comme du sel sur les plaies de J. Edgar. Hoover. » En une petite phrase, c’est l’homme à abattre. Au jeu du chat et la souris, le mulot est vite attrapé. L’histoire des Merry Prankers s’arrête là. Kesey rend sa casquette et coupe le contact du bus au moment où le psychédélisme s’étend sur la jeunesse du monde entier. Il retourne dans son Oregon natal avec femme et enfants où il meurt en 2001.

L’histoire s’arrêterait là sans la publication inédite en France de son deuxième roman. Celui qu’on citait à ses débuts prometteurs aux côtés de Philip Roth, très vite relégué à son rôle de survolté, n’a jamais obtenu la reconnaissance qui lui était due avec Et quelquefois j’ai comme une grande idée. Publié en 1964, peu avant les cavalcades qui persuadèrent l’Amérique qu’il nde’un qu’un ecme et enfants avecs joyeuse bande de pote’était qu’un junkie dégénéré, ce livre le gèle aujourd’hui dans son statut d’icône de la contre-culture.

Ken Kesey Statue

Ken Kesey : « Le besoin de mystère est plus fort que le besoin de réponse. »

Nulle histoire de drogués ou de portes de la perception. L’écrivain s’inspire de l’Oregon pour bâtir une saga familiale : les Stamper, une lignée de bûcherons, se battent contre les grévistes, puis la ville toute entière, pour continuer à travailler. Non loin de Faulkner, cette épopée tragique est construite autour d’un nœud œdipien. Deux frères se retrouvent, Hank, le dieu grec, homme de l’Ouest et son frère Lee, parti faire ses études dans l’Est. Le conflit entre l’homme viril de la campagne et l’intellectuel névrosé ne laisse pas de place au compromis. On retrouve dans cette lutte fraternelle celle qui a dû animer en interne, le jeune écrivain : l’adolescent lutteur contre l’élève de Stanford.

Kesey utilise un procédé narratif particulier, le changement de point de vue sans annonce, manié avec agilité. Il révèle une rare intensité dans l’écriture. Cette technique amène au constat d’une impossible communication réelle entre les êtres. Il fouille les procédés narratifs, les mots, le langage lui-même. Il convoque la nature sauvage, théâtre de jeu de la vielle Amérique indomptée face au nouveau monde. Ses héros shakespeariens, personnages denses, en duel contre des forces trop grandes pour eux, se livrent un combat sourd. Kesey avoue avoir travaillé comme jamais plus il ne pourrait le faire. « C’est ma meilleure œuvre, jamais plus je n’écrirai quelque chose d’aussi bon. » Et quelquefois j’ai comme une grande idée : ce roman en était vraiment une.

Par Dorothée Chiara

Ken Kesey book livre cover couverture et -quelquefois-j-ai-comme-une-grande-idee
Et quelquefois j’ai comme une grande idée, Ken Kesey, Monsieur Toussaint Louverture
Acid Test, Tom Wolfe, Points
Magic Bus, a documentary by Alex Gibney and Alison Edwood, Magnolia Pictures.