Jim Shaw (lire notre article sur l’expo) n’est pas le seul à étaler ses trouvailles chinées. Les expositions de gadgets d’artistes : inventaire.

NBA2K11

Allan Sekula est mort le 10 août dernier, léguant ses vidéos, ses photographies, mais également une quantité d’objets maritimes. Des navires en bois, des sirènes de bateau, des serre-livres en céramique, des dockers et petits marins en résine qui reposaient dans les vitrines de La Criée centre d’art de Rennes, au printemps 2012. Les trésors de The Dockers’ Museum, collectés depuis les années quatre-vingt, souvent kitsch et humoristiques (nombre d’entre eux sont achetés en ligne), offrent un éclairage sur ses œuvres d’aspect documentaire, et un supplément de sens concernant l’effet de la mondialisation sur l’économie maritime. C’est à Los Angeles, à 62 ans, qu’Allan Sekula a pris le large. Ses « effets personnels » figurent désormais au panthéon de l’art. Modus operandi ayant suivit la trace duchampienne, la récolte de collectors – vernaculaires (Richard Prince), issus de la grande consommation (Haim Steinbach), des cartes postales et des montres à l’effigie de Sadam Hussein (Martin Parr) – se déplace vers le lieu public. Le readymade 2.0 ?

Marcel Duchamp à l’ère du multiple
Dans une petite boîte en carton, le saint père de l’art contemporain glisse quatre-vingt-treize fac-similés de photographies de ses œuvres, des notes en vrac et des dessins. C’est La Boîte verte (1912 – 1934). Accompagnée de Grand Verre – (1915 – 1923), plaques de verre où sont reproduites certaines de ses travaux antérieurs –, elle constitue son chef-d’œuvre conceptuel La Mariée mise à nu par ses célibataires (1934). La Boîte, musée personnel miniature, édité à trois cents exemplaires, se retrouve en 1968 dans Le Musée d’art moderne / Département des Aigles du Belge Marcel Broodthaers (1924 – 1976) qui monte une marche sur l’échelle du readymade : « Comme Marcel Duchamp disait ”Ceci est un objet d’art”, au fond j’ai dit : ”Ceci est un musée”. » (in Marcel Broodthaers par lui-même, Ludion Éditions, 1969). Dans ce rôle de commissaire-auteur-conservateur, il s’autorise à émettre une critique des politiques d’acquisition des institutions. Autre critique d’art improvisé, Pierre Ménard, inventé par les plasticiens Yoon Ja Choi (Corée du Sud) et Paul Devautour (France), qualifie la collection de « méta-œuvre » (dans le catalogue de Générique. Vers une solidarité opérationnelle à l’Abbaye St André de Meymac, 1992), et applique ce terme aux artistes qui manipulent des créations autres que les leurs. L’étape suivante sera de réunir, non plus ses propres productions ou celles de amis, mais des choses banales.

MegaGlitch

Au sein de son logement à Hanovre, Kurt Schwitters (1887 – 1948) entame en 1919 un processus d’accumulation bordélique basique qui s’achèvera en 1933. Son Merzbau est un tas de truc trouvés, informe mais habitable. Une pièce majeure, née de petits riens entassés sans être pensés en tant que telle. Trois Américains visent au contraire d’entrée de jeu la composition à venir. Haim Steinbach, dont les étagères triangulaires supportent depuis les années soixante des biens de grande consommation (lampes à bulles seventies, baskets Nike ou porte bouteilles), répertorie les goûts populaires sans autre hiérarchie que leur agencement ; Jim Shaw, qui arpente les second hand shops depuis près de quarante ans (lire notre article), et Richard Prince, fan de couvertures de magazines pulp, littérature de genre, publicités et clichés divers (du cow-boy à l’infirmière sexy), qui a révélé avec American Prayer (à la BnF en 2011), les dessous de sa pratique artistique faite, dès le milieu des années soixante-dix, de détournements et d’appropriation d’images populaires.

Musée des erreurs
En juin 2012, le Français Julien Prévieux (lire Standard n°23 et n°29) compose son Musée du Bug, premier étage : jeux vidéos, à l’espace d’exposition STANDARDS à Rennes. Un ensemble de ratés trouvés sur YouTube, un jeu bogué adapté d’un logiciel pour apprendre à conduire virtuellement une benne à ordures (Street Cleaning Simulator, 2012) et diverses expériences ludiques comme une Sega « glitchée » (trafiquée, qui forme des aplats de pixels sur l’écran). Ce petit musée des erreurs va encore plus loin que l’objet banal : le défaillant.

StreetCleanngg2012

Tous font de leur praxis passionnée de l’archéologie sociale et un discours esthétique. Et, selon Walter Benjamin, « Une tentative grandiose pour dépasser le caractère parfaitement irrationnel de la simple présence d’objets dans le monde, en l’intégrant dans un système historique nouveau créé spécialement à cette fin. » (Le Collectionneur, in Paris, capitale du XIXe siècle, Éd. du Cerf, 1989.) Pour le linguiste « chaque chose particulière devient, dans ce système, une encyclopédie rassemblant tout ce qu’on sait de l’époque ». La collection, comme système historique, devient nouvelle histoire de l’art. Théo Mercier est l’un des premiers à se moquer de ces éléments du dehors qui se substituent aux œuvres, avec Le Grand Mess (au Lieu Unique de Nantes au printemps dernier) qui réunit des briquets à l’effigie de femmes aux seins nus « collectés en deux jours sur Ebay » et des greffes de bites qui ridiculisent des rouges à lèvres, des pots de moutarde ou des paquets de Malbak’. Un pied de nez qui joue quand même la bonne carte : succès public et très bonne presse étaient au rendez-vous de cette critique jouissive.

Par Maëva Blandin