Nous l’avions annoncé dans le précédent numéro, l’Italien Romeo Castellucci est du genre à surprendre et il n’a pas failli. Son théâtre joue essentiellement de la puissance visuelle, plastique et sonore, ajouter désormais : olfactif. A sentir à partir d’aujourd’hui au Théâtre de la Ville à Paris.

© Klaus Lefebvre

© Klaus Lefebvre

Comprenez : un jour, en feuilletant un livre, il tombe sur le Salvator Mundi du peintre de la renaissance Antonello da Messina (1465). Un portrait en plan américain de Jésus au moment crucial de l’Ecce Homo – en latin Voici l’homme, ainsi fut-il présenté à la foule, couronné d’épines avant de se faire crucifier –, à l’expression triste, sans rien de divin, très humain. « J’ai littéralement été saisi par ce regard qui plonge dans vos yeux, c’était lui qui me regardait. » En placardant cette reproduction en quatre par trois mètres sur le plateau de Sur le concept du visage du fils de Dieu, c’est au regard du spectateur qu’il le confronte aujourd’hui. Et telle la Joconde, où que l’on soit, il fixe, on n’y échappe pas. Entre ce portrait et le public, une chambre et un salon tout en blanc et transparent sommairement reconstitués : canapé, lit, table et chaises, télé qui clignote allumée.

C’est la vie, un matin, d’un vieux père incontinent aux prises avec une crise aiguë de dysenterie et de son fils dans la quarantaine, cravaté et prêt à partir travailler, qui se déploie en un long plan-séquence. La pièce en italien n’est pas sous-titrée, peu de paroles de toute façon sont échangées dans cette fulgurante météorite d’une heure tout rond, et pourtant on comprend tout. La patience, l’amour puis la colère du garçon qui ne cesse de laver et de changer ses couches au père mourant profondément humilié. Et l’odeur (chimique) surgit, le vieil homme dans sa merde, le spectateur n’est pas épargné, mais comme le fils, on finit par s’y habituer. Image arrêtée du fiston à genoux à la gauche de son père nu, on vient sur le plateau pour déverser des bidons de liquide, l’odeur un peu plus se répand. « Jésus Jésus », murmure le fils près de la bouche du Christ comme une supplication de prise en considération. Une dizaine d’enfants débarquent sur le plateau, le sac à dos rempli de grenades qu’ils dégoupillent et lancent comme des pierres sur le portrait. Des détonations de bombardiers se mêlent aux chants christiques pour un nouveau chemin de croix. On pense à Andres Serrano et sa photographie provocante Piss Christ qui déclencha en avril dernier le vandalisme de quelques catholiques avignonnais à la Fondation Lambert. Mais Castellucci dit : « Mon but n’est pas du tout de désacraliser. » Puis, silence. Le visage éreinté semble maintenant auréolé, du sang coule, des alpinistes escaladent la toile qui se déchire, se consume. Des lettrines en néon écrivent : You are (not) my sheperd – tu (n’) es (pas) mon berger –, vous aurez le choix.

par Mélanie Alves de Sousa

photographie : Klaus Lefebvre

Sur le concept du visage du fils de Dieu

Conception et mise en scène : Romeo Castellucci

Théâtre de la Ville à Paris du 20 au 30 octobre

Centquatre à Paris du 2 au 4 novembre

Théâtre national de Bretagne à Rennes du 10 au 12 novembre