Elle au violoncelle, lui au saxo, ils ont commencé par le jazz avant de tourner leur mèche vers la pop indé. Le glacis électro des arrangements de Dan Levy magnétise le rock rugueux de Be Sensational, premier album de Jeanne Added. On prédit une Victoire.

Par Héloïse Delaunay
Photographie Salomé Fuller

Rencontrés au Dune, le restaurant pile en face de l’appartement de Manuel Valls à la Bastille, les deux musiciens sont encore tout excités par l’accueil de Jeanne aux Trans Musicales de Rennes : « On est contents parce qu’en enregistrant l’album, on a beaucoup pensé aux énergies qu’on allait pouvoir défendre face au public. Après, ça peut s’arrêter dans deux mois, donc on en profite. » Excellente humeur.

Fille d’un metteur en scène de théâtre, Jeanne Added a grandi à Reims avant de monter à Paris en 1998 pour apprendre le jazz. Elle est ouvreuse à l’opéra Garnier puis se met à composer de la musique pour les spectacles de son père. Nous l’avons découverte au printemps, dans Wiebo à la Philharmonie de Paris. Dans le spectacle de Philippe Decouflé, aux côtés de la Française Jehnny Beth et de la Suissesse Sophie Hunger, elle incarnait, courant, hurlant, planant, la facette la plus blonde de David Bowie.

D’une voix douce que l’on sait pouvoir être lyrique, Jeanne raconte comment, après le conservatoire de Paris et La Royal Academy of Music de Londres, elle passe du baroque en allemand aux bars rocks en anglais. S’imposer à 34 ans sans avoir jusque-là montré le bout de son minois dans le milieu indé est une réussite atypique qui mérite qu’on questionne aussi le maillon sans qui la chaîne du cœur aurait probablement sauté un cran : Dan Levy de The Dø.

De la tension post-punk de A War is Coming à l’abandon de Night Shame Pride au presque tribaux It et Lydia (hommage amoureux à l’Américaine féministe dark Lydia Lunch), la new-wave n’est pas jamais loin, mais on ne la perçoit qu’en plissant les oreilles, bien après les lumières. Back to Summer semble même avoir sauté d’un album du célèbre duo que Dan forme avec Olivia Merilahti pour atterrir en troisième position sur Be Sensational, avec une mollesse sans cesse dérangée par le rythme. Un paradoxe génial. Pourquoi ont-ils fait ce disque ensemble, comment ? Réponses ci-dessous, en prenant un verre. Tout sauf un Spritz s’il vous plaît.

Dan Levy Jeanne Added © Salomé-Fuller

« La musique de Dan prend des ailes. Des ailes avec des muscles, de la force. » Jeanne Added

Comment vous êtes vous connus ?
Dan Levy : Une nuit, j’étais avec Olivia, en voiture en banlieue parisienne. On tombe sur un son à la radio. C’était fou. On s’est garés, on a écouté jusqu’au bout. C’était Jeanne Added en direct sur France Inter. J’étais complètement bluffé, je me suis tournée vers Olivia : « Il faut qu’on contacte cette fille ! » Un jour on a été présentés, mais Jeanne s’en foutait de faire un album avec moi. C’était il y a longtemps, quatre, cinq ans peut-être, elle venait de sortir un EP. J’avais très envie de travailler avec elle, qu’elle fasse nos premières parties.
Jeanne Added : Voilà, c’était magique : ils m’ont proposé de faire une tournée. La liste est longue de tout ce qu’on a fait ensemble ! Il m’a poussée à écrire plus, développer certaines choses. Ensuite, il a mis ses sons, il a arrangé, rectifié quelques formes. On se voyait quelques jours tous les deux, trois mois. Ils terminaient leur troisième.
Dan : J’étais vraiment subjugué et amoureux de la musique de Jeanne. Il y avait tout, c’était très dénudé mais la voix, les chansons étaient là. J’ai dû lui proposer plusieurs fois de l’aider à enregistrer. Elle refusait. À chaque première partie j’allais la voir : « On peut faire mieux, ensemble ! » Finalement, un jour, on a commencé, on a fait la première chanson War is Coming dans un studio à la campagne et là, ça a été incroyable.

Au niveau de l’implication que tu as eu Dan ? Ta musique est quand même plus électro, pop, celle de Jeanne est plus sombre…
Dan : C’est sa musique, pas la mienne. J’avais juste envie de la porter, de comprendre ce qu’on pouvait en faire. Jeanne vient du jazz, pour elle, le studio, c’est un ensemble qui enregistre en live. Mon rôle a été de lui faire découvrir milles choses qu’on peut faire sur une table de mixage. La maquette de War is Coming était très simple, dénudée, on a travaillé à faire entendre la puissance qu’elle contenait, la montée en pression qu’était cette chanson.
Jeanne : C’est vrai qu’en jazz, ce qui prime c’est l’interaction entre les musiciens. Là effectivement, on a fait un travail différent, passionnant. Un ordinateur, si bien programmé qu’il soit, ça reste rigide, il faut le faire vivre malgré ça.

Du classique, tu es passée au jazz puis aujourd’hui, à quelque chose de plus rock. Tu en avais marre ?
Jeanne : Le conservatoire, c’est quand j’étais petite… et le jazz, c’était dans les formations des autres. Cet album ne s’est pas fait en réaction, mais pendant ces longues années à jouer la musique des autres, j’ai ressenti une forme de rejet, carrément physique. Ce que je chantais était trop loin de ce que j’étais. Alors il a fallu se poser des questions. Ça m’a pris du temps. Je n’avais jamais composé, mais je savais ce que j’avais en tête, la façon dont utiliser ma voix et par la suite mon corps, sur scène. Avec Dan d’ailleurs, on ne voulait pas de ballades, j’avais une envie très forte de bouger.
Dan : Jeanne dégage une vraie force. Qui était déjà là lors de nos premières parties sans qu’on la voit, parce que ce qu’elle faisait était très posé. J’avais envie qu’elle apparaisse, qu’elle embarque les gens dans une rythmique forte et puissante. Ça a été un long travail.

Donc ta façon d’utiliser ta voix a changé ?
Jeanne : Oui, en jazz, je faisais quelque chose de très contrôlé, très précis. Concrètement, j’ai redescendu ma tessiture d’au moins une octave, je l’ai réduite, c’est-à-dire que je suis restée quasiment que sur ma voix de poitrine. J’avais envie de l’entendre différemment. Encore une question de cohérence par rapport à ma personnalité… Ça devenait un peu schizo, à la fin je sortais j’avais juste envie de crier tout le temps. J’avais besoin de monter sur scène et de faire quelque chose où je pouvais me mettre complètement, en entier.

Dan Levy Jeanne Added © Salomé-Fuller

« J’ai voulu une façon gentille de formuler les sons car il y a déjà dans les mots de Jeanne et son chant, une vraie puissance. » Dan Levy

Et les paroles ?
Dan : Elles sont tranchantes. J’ai voulu une façon gentille de formuler les sons car il y a déjà dans les mots Jeanne et sa façon de chanter, une vraie puissance. Ces temps-ci, je rencontre beaucoup d’artistes, j’adore échanger, je me rend compte qu’on ne parle pas assez entre nous. On ne dit pas ce qu’on a envie d’entendre, ce qu’on aime ou pas, ou plus. Je viens de passer trois jours avec Thomas Azier [le Néerlandais révélé par les premières parties de Stromae et Woodkid] dans mon studio, à juste discuter, discuter et c’était hyper fort. Je me souviens qu’avec Jeanne, la discussion était parfois compliquée, on a des caractères très différents. On a beaucoup parlé pour faire le tri, aiguiser nos envies. Pourquoi est-ce qu’on ne parle pas plus entre nous ?

Le saxophoniste Thomas de Pourquery, dont tu es proche, ou le guitariste Maxime Delpierre : il y a-t-il une nouvelle génération d’artistes de jazz qui cherche du côté du rock, de la pop ?
Jeanne : Je ne peux pas parler pour eux, mais j’ai tourné pendant dix ans dans des salles avec des gens assis qui auraient pu être mes parents, avec des musiciens plus vieux, et j’en ai eu marre. Avec Max, quand on se croisait à des festivals de jazz, on était comme des fous, on ne dormait pas, on était super contents de se retrouver parce qu’on avait l’impression d’être les seuls jeunes. J’ai adoré chanter du jazz, mais il fallait que je sois cohérente avec moi-même.
Dan : Thomas est un ami d’enfance, on a fait le conservatoire ensemble. J’étais saxophoniste comme lui. Je pense qu’il n’y a plus de barrière, on peut faire du jazz et de la pop en même temps. Ce qu’on vit dans la pop, c’est le rapport avec le public qui n’existe plus vraiment en jazz. Il existait dans les années 50, 60. À l’époque, ça avait quelque chose de punk, avec Charlie Parker, Miles Davis au Blue Note, au Village Vanguard à New York, il se passait quelque chose. Mais aujourd’hui, il est joué dans des clubs feutrés… Thomas a toujours parlé de chanson, de pop et pareil, Jeanne, quand je l’ai connue, elle avait un groupe de rock énervé.

Dans la présentation de l’album, on peut lire : « Be Sensational est comme une injonction, notre façon de refuser les renoncements. » C’est-à-dire ?
Jeanne : C’est une profession de foi sur mes capacités, ma confiance en moi et en les autres.

Donc tu as eu confiance en Dan…
Dan : [Rires] Non, je ne crois pas.
Jeanne : Il y a eu plein de moments beaux, émouvants, en sentant sa musique prendre littéralement des ailes. Des ailes avec des muscles, de la force. Ça c’était super beau. Bien sûr j’ai eu confiance. Il dit non, mais si.
Dan : Il y a quand même eu des moments durs. C’est normal, en tant qu’artiste, il y a toujours des doutes, on se demande ce qui se passe, on n’arrive pas à avancer. C’est nouveau pour Jeanne, pour moi aussi. Pendant dix ans, j’ai travaillé avec Olivia et là, le faire avec quelqu’un d’autre, différemment parce que là je ne composais pas… En plus on était timides, je devrais prendre sur mes temps off, il fallait que ça soit condensé. Le tout a duré un an et demi. Souvent c’était : « Bon allez, on avance franchement sinon on va jamais y aller ! » À chaque fois qu’on allait en studio, on en ressortait quelque chose. C’était dur, mais je me disais « C’est dingue ce qu’on a avancé ! » Au début, ses chansons étaient très dénudées et puis de plus en plus arrangées, travaillées. Elle se développait. Je la poussais pour qu’elle retravaille ses paroles, c’était dur mais ça la boostait. C’est elle la boss. Moi j’essayais de la mettre quelque part, si ça lui plaisait pas, ça lui plaisait pas. Ça a été des rebonds, des refus, des retours. Pour arriver à ce moment où on sait vraiment où on veut aller. Pas facile.

Vous pensez refaire quelque chose ensemble ?
Dan : On n’a pas parlé de ça pour l’instant. J’ai envie de la voir sur scène, que tout s’incarne. Il y a un moment où tu es obligé de te concentrer sur un album, tu ne peux pas penser à la suite trop tôt.
Jeanne : En tout cas, j’ai envie de continuer le travail amorcé sur la prod. Juste travailler, écrire, produire du son, c’est déjà énorme.

Cet album a été une renaissance l’un de vous ?
Jeanne : Une naissance tout court. J’ai l’impression que toutes mes expériences musicales devaient m’amener ici. C’était une longue et grande formation pour simplement entrer en contact avec soi-même, faire le disque qu’on avait en soi.
Dan : Pour moi, c’est moins une renaissance qu’une découverte, une expérience inouïe qui m’a donné d’autres idées, m’a nourri pour mon propre album aussi. Quand on a commencé, il n’y avait pas de maison disque, c’était libre, c’était gratuit, j’avais l’impression de revivre les débuts de The Dø. La passion nous motive et on la met toute entière dans le projet. Il faut trouver le temps, les tunes. On avait le studio mais c’était quand même un peu bricolo. C’est ça que je recherche aujourd’hui, des gens comme Jeanne, ce coup de foudre que j’ai eu à la radio où finalement tu te dis : « Il faut que je travaille sur ce projet. » Tu vois ça comme un signe.

Be Sensational
(Naïve)

Live! Jeanne Added sera sensationnelle le 1er octobre à Nîmes, 15 à Nancy, le 21 à Caen, 22 à Rennes, le 20 à La Cigale à Paris… à Ris-Orangis, Sannois, Nevers, Poitier et beaucoup d’autres villes.