Retour aux fondamentaux pour le Klub des Loosers.  Le 27 juin, Fuzati et DJ Orgasmic, membres premiers du groupe de rap versaillais présenteront Grand siècle à la Gaité Lyrique, album retrouvailles du duo fondateur. Retour sur la rencontre avec Fuzati, à l’époque de la sortie de La fin de l’espèce, disque obscur et angoissant réalisé par cette âme blessée au masque blanc (voir Standard n°36).
Fuzati Klub des Loosers Interview standard © Pierre Sattin

© Pierre Sattin

Le Fuz’ donne rendez-vous sur les marches de l’église Saint-Vincent-de-Paul, dans le 10e arrondissement de Paris. Nouveau trait d’humour (noir) d’un gadjo qu’on imagine moins grenouille de bénitier que crapaud devenu toxique à force d’être éconduit par les princesses low cost ? La farce pourrait être à double-fond : Vincent de Paul tient sa sainteté de sa proximité avec les « galériens ». Et si le Versaillais Fuzati, 34 ans, en était l’écho lointain ? L’aumônier des boloss de notre temps, redistribuant dans un cellophane jazzy-funk les rêves enfuis des banlieusards de la France de derrière ? Le Triste-Sauveur d’une ère sinistrée dont le temps libre est avant tout un temps d’esclave ? Eléments de réponse avec le ventriloque de la dèche, au moment où il proclame La Fin de l’espèce.

Décrire une génération abonnée au chômage, à la junk food et à la défonce plus ou moins thérapeutique, c’est ton projet ?
Fuzati : Je suis avant tout un spectateur, qui voit les bières se vider et les pizzas tiédirent en espérant atteindre un truc universel. Je ne me reluque pas le nombril, j’ouvre un exutoire pour d’autres, capte ce qui interpelle, sans calcul, en déballant fidèlement ce que je ressens. Ce qui touche, je crois, c’est ce qu’incarne mon personnage : un perdant magnifique, qui ne se complaît pas dans sa paresse mais, au contraire, essaye de toutes ses forces sans parvenir à rien. Il y a une ambiguïté rageante en ce moment autour du sobriquet de looser, galvaudé et vidé de sa substance cruelle, acide. On te donne l’impression que c’est sympa d’être un geek ahuri qu’on fait tourner en bourrique… Le Klub n’a jamais été dans ce plan à la con.

Clairement : en 2004, Vive la vie décrivait comment cette situation poussait au suicide… 
Je n’allais pas bien du tout, autour de moi des personnes disparaissaient à cause d’une vie terne. Mon but n’a jamais été de taper dans le porte-monnaie d’étudiants en galère en disant : regardez, c’est super d’être un raté. J’aurais pu monter un biz de T-shirts, faire du marketing de ouf avec ça, mais non. Ma hantise, c’est de flatter les beaufs de pavillons devant leur Playstation et leurs gâteaux apéro, ces mecs de classe moyenne qui ont eu la chance d’avoir un accès à la culture et qui préfèrent fumer des pét’ plutôt que d’en profiter. Quand t’es comme moi, ni riche, ni pauvre, t’as une certaine responsabilité pour ne pas rester le cul entre deux chaises, même si ça peut être confortable, paradoxalement.

Contre la pseudo-revanche des nerds, tu rappelles l’aspect asphyxiant de la loose : « Le jour où je péterai les plombs, il y aura des morts et des renfort» [Le Parapluie].
En fait je n’aime pas ce terme, loose. Mes loosers ont deux o, manière de mettre en avant un sens second, les détachés, plutôt que le primaire, les bons à rien. Détachés par nécessité, coincés entre deux mondes qui ne t’accepteront jamais complètement – la cité et les geois-bour. J’essaye de capter cette position étrange qui te met à l’écart, te condamne à l’observation.

En 2005, le collectif Génération Précaire a pris pour emblème un masque blanc – comme toi. Tu as l’impression d’être la bande-son de cette jeunesse-là ?
Cette précarité, j’en ai parlé : les stages absurdes, les CV envoyés sans réponse… Mais j’ai jamais essayé d’être un porte-voix : je racontais juste ce que je vivais. Le masque, ce n’est pas un gimmick, c’est un moyen de m’effacer au profit du ressentiment. Et Vive la vie est un album sur l’adolescence en général, je crois. Redécouvert par des mecs de 18 ans aujourd’hui, il continue de parler. L’époque n’a peut-être pas tant changé, cela dit : c’est toujours dur de s’insérer dans la vie active et affective.

Cette volonté d’intemporalité explique l’absence de name-dropping dans tes textes ?
Oui. C’est très facile de faire de l’art citationnel, d’empiler des clins d’œil : c’est de l’art fast-food. D’où ma volonté d’écrire sans références, même si ça corse énormément l’exercice. Tu ne trouveras pas de chanson sur Facebook chez moi, parce que je sais que le truc a une durée limitée. T’imagines si j’avais fait un texte sur Caramail ou Lycos ? Je ne veux pas participer à l’ère du jetable.

Vive la vie racontait quand même en creux un phénomène récent : l’accès massif aux études pour déplacer le problème de l’entrée sur le marché du travail. Ton perso avait été orienté en première L par défaut, végétait à l’université…
Peut-être, mais le sujet de fond c’est l’exclusion, la solitude. Versailles, c’est vraiment le vide : une fois que tu as dit que tu ne peux pas te plaindre, il n’y a rien. C’est pour ça que Dino Buzzati m’a parlé avec Le Désert des Tartares [1940]. J’y ai trouvé mon pseudo et mon sujet : comment décrire le zéro ? Ma scolarité n’était qu’une étape d’un néant plus enraciné.

A côté de la musique, tu as des jobs alimentaires. C’est pour rester près du peuple ?
Pour conserver ma liberté artistique, aussi. Je ne veux pas dépendre économiquement de mes disques. J’ai essayé, un an et demi, cette vie où tu ne fais qu’enregistrer, tourner et attendre chez toi que ça se passe. Mais tu n’y trouves pas de matériau. Avec ce que je veux raconter, faut faire gaffe à rester dans la « vraie vie ». Ne pas se réveiller en se croyant artiste, ne pas côtoyer des gens qui te le font croire, ne pas se protéger dans un cocon où tu prends des taxis tout le temps, où tu te lèves à 15 heures juste pour aller serrer des mains dans un vernissage. Comme un écrivain, j’ai besoin de me documenter. Je trouve un concept et je le nourris avec du vécu, chopé dans mes expériences et discussions diverses, dans les bars. Sans ce contact, je ne pourrais pas écrire L’Indien, sur la jungle bureaucratique [« Pression tout le temps, concours de bites permanent. »]

Fuzati Klub des Loosers Interview standard © Pierre Sattin

© Pierre Sattin

Fuzati : « Mon personnage ? Un perdant magnifique, qui ne se complaît pas dans sa paresse mais, au contraire, essaye de toutes ses forces sans parvenir à rien. »

Certaines de tes phrases font penser à Bukowski ou Céline. Juste ?
J’adore John Fante surtout. Et Houellebecq. Mais je ne copie personne. L’intérêt n’est pas d’aller piocher dans la littérature pour l’adapter en rap. Je dois autant à Oxmo Puccino et MF Doom. Quand ils ont débarqué à la fin des années 90, c’étaient des auteurs qui mettaient leurs textes en musique, hors des thèmes rebattus du hip-hop. La voie était libre.

Sais-tu que tes samples – library music, obscurités jazz et rock psyché – correspondent à ce que les jeunes redécouvrent aujourd’hui en glandant des heures sur Internet ?
Oui, mais moi j’ai diggué comme un bâtard dans les brocantes, avec listes manuscrites. La Toile a facilité le truc : maintenant, au lieu de me les cailler à fouiller des cartons sur des parkings, je passe une heure et demie par jour sur eBay à acheter mes disques aux mêmes gros vendeurs qui fournissent Madlib ou Q-Tip.

Le Net a aussi modifié notre univers mental, via le porno haut débit…
Carrément. Dans La Fin de l’espèce, le perso part à la pêche aux grosses dans les pubs puis reproduit inconsciemment cette sexualité prémâchée. L’espoir romantique s’est envolé : « On croit d’abord au Père Noël, puis aux orgasmes dans les pornos, le jour où l’on ne croit plus en rien, c’est qu’on a fini d’être ad» [Vieille Branche]. J’y parle exprès de sodomie, d’éjac’ faciale, de foutre, parce que c’est normal quand on a grandi avec cette grosse boucherie. C’est le dernier truc underground : tout le monde en regarde et personne n’en parle sans rougir. Et ça influence à fond la sexualité : tu n’arrives plus à savoir si certaines pratiques sont sous tes draps parce que tu les kiffes ou parce que tu les reproduis machinalement, à force de les avoir vues. Fascinant.

Et les animaux ? On dirait que ce sont les seuls à trouver grâce à tes yeux.
A fond. Tu sais que le chien de Houellebecq, Clément, est enterré au cimetière animalier de Clichy ? J’y ai pas mal traîné. Faudrait que j’aille me recueillir sur sa tombe… L’autre fois, j’étais au Salon du chat et du chien, j’ai adoré. Si je crève, je pense que mes disques seront revendus pour financer la SPA. Les bêtes remplissent la vie sans faire souffrir. Ce n’est pas si commun.

 

La Fin de l’espèce fuzati

Le disque
Tragédie ordinaire, acte II
Si Fuzati n’a pas souvent l’engin enduit de vaseline, il a toujours la verve bien huilée. Sept ans après Vive la vie, on le vérifie à nouveau avec La Fin de l’espèce, oraison funèbre finement ciselée à l’humanité crasse. L’attente a été longue ? Ce n’est pas parce que le flancheur masqué naviguait à vue, la rame à la main : tout était planifié. Annoncée dès 2004, la trilogie n’a pas été sabordée en cours de route, juste patiemment nourrie de vécu pour encadrer avec justesse la misère affective d’un common man à trois âges de sa vie. Après la vingtaine encore pétillante et avant la quarantaine qu’on pressent très salée, c’est aujourd’hui la trentaine qui colle aux basques du looser comme un chewing-gum au cul d’un frelon au dard brisé.

« Plus de rancœur que de rencards », on connaît le programme, déroulé dans la plus parfaite continuité. Vive la vie se finissait par un suicide en forêt ? Même ça, le malheureux l’a raté. Nouveaux problèmes : stress au travail, libido lessivée et gosses en batterie. De tous, ce sont surtout les moutards qui montent au nez du Fuz’, puisque dans son cerveau clinique, le virus de la vie ne vaut pas d’être inoculé. D’où le refrain pro-contraception du disque, voire pro-épidémie : et si on arrêtait de propager indéfiniment un mensonge ?

Blessures crues
Réduire toute l’entreprise à cette vision cauchemardesque de l’accouchement serait néanmoins une erreur : en suivant le fil rouge malthusien-kamikaze, c’est toujours l’acuité du croquis sociologique qui emballe. Entre autres blessures crues qui finissent en cuites, on y croise des enfants prenant conscience que le Père Noël ne passe plus en période de chômage, des phalanges explosées contre des murs d’appartement bancals, des télévisions faisant office de derniers compagnons d’infortune ou des équations vitales irrésolues – pourquoi y a-t-il « beaucoup plus de fils de pute que de prostituées », hein ? En dessous, les meilleurs instrus du hip-hop francophone, plus tristes qu’autrefois, moins cheesy (merci le piano brumeux), en collision permanente avec un flow âpre et coupant. « Vaut mieux ne pas comprendre ce que chante un oiseau en cage », lance le misanthrope sur L’Animal. Des perroquets aux pigeons, on a trouvé en lui un putain d’interprète, pourtant.
J. T.

La Fin de l’espèce
Les Disques du Manoir / Module

Last Days
Collage de dialogues de films et de musiques électroniques.