« Apprenez à faire court et confus » disait Napoléon. Un conseil que l’on aurait aimé que les metteurs en scène du 68e Festival d’Avignon suivent plus souvent.

Festival d'avignon 2014. programme

Nul amateur de théâtre se saurait manquer son pèlerinage culturel à la cité des Papes chaque mois de juillet. Deux festivals, deux classes. Tout d’abord le «  IN » (35 pièces dont 28 créations pour 130 000 places), la partie officielle, créée par Jean Vilar en 1947, à l’origine du mouvement de décentralisation du théâtre public et dont la direction est pour la première année assurée par le comédien auteur metteur en scène Olivier Py. La deuxième classe, le « OFF » (1300 pièces quotidiennes), symbolise la vivacité du théâtre tout public. Il tisse sa toile sur la ville comme une araignée, l’engloutit de ses affiches en carton, transformant la moindre parcelle en mur des lamentations du spectacle vivant. Ses décors sont pauvres, son humour est souvent graveleux et ses comédiens payés parfois 250 € par mois pour jouer tous les soirs, sauf le 14 juillet, et, promo oblige, pour déambuler en costume les après-midis sous 40° C.

Spectacle au clair de lune
En plus de son budget de 12 M €, la force du IN est de nous faire découvrir les plus beaux lieux du centre historique, notamment la cour d’honneur du Palais des Papes, le site emblématique du festival pouvant accueillir 2000 spectateurs. L’émotion vous cueille à peine ses portes franchies. Le Cloître des Célestins, la cour du Lycée Saint-Joseph, Le Tinel de la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon sont autant de lieux aux noms évocateurs qui permettent aussi, en cas d’ennui, de se perdre dans les étoiles ou de se laisser distraire par le chuchotement des feuilles dans la brise du soir. Quoique la première semaine, il fallait mieux prévoir sa doudoune et ses chaussettes, car les couvertures en polaires offertes étaient rarement assez nombreuses. La pluie qui s’est invitée a annulé des représentations et même, les mouvements sociaux.

Festival d'avignon 2014. ticket

« Non, merci… ». La plupart des spectacles commençaient de cette manière. Par une lettre ouverte des intermittents au gouvernement énoncée en voix off. Entendu également, le discours de Victor Hugo à l’Assemblée Nationale le 10 novembre 1849 – « … une faute politique certaine. C’est dans cette dernière catégorie que je range les réductions proposées par le comité des finances sur ce que j’appellerai le budget des lettres, des sciences et des arts… ». Il était de bon ton de signaler son soutien aux intermittents en épinglant un petit carré de feutre rouge au revers de sa veste. Mais à part le premier jour de grève, cette saison n’aura pas été trop perturbée.

Avignon 2014 Don Giovanni baisé

On peut embrasser Don Giovanni à pleine bouche

Guerre et tradition
Plus troublant était de constater le retour à un théâtre conventionnel au rapport à la scène et au public traditionnel, avec des textes faisant référence à la guerre, époque napoléonienne (Le Prince de Hombourg de Kleist, mise en scène par l’Italien Giorgio Barberio Corsetti) ou encore au Christ (Huis du Belge Josse De Pauw). Sans toutefois tomber dans le répertoire classique (aucun Molière, Racine ou Feydeau), le choix artistique d’Olivier Py assume la rupture avec ses prédécesseurs, qui avaient ouvert le festival vers les arts plastiques, accueillant performances et spectacles déambulatoires, facilitant l’exploration de la ville tout azimut. Un seul, avec une jauge de 40 personnes est au programme, alors qu’en 2013, Sophie Calle, paradant sur son lit, nous invitait dans sa Chambre 20 de l’Amirande, l’hôtel de luxe le plus convoité de la ville et les Allemands de Rimini Protokoll (Remote Avignon) nous guidaient à travers le tissu urbain dans une visite inédite entre l’université, le super U et l’Opéra. Notre curiosité était satisfaite tant au niveau de la forme que du fond.

Le second défi d’Olivier Py consistait à ouvrir les portes du royaume de France. Vingt-cinq artistes internationaux foulent pour la première fois les scènes avignonnaises. Dans un souci « d’axes transversaux », il invite Japonais, Chiliens, Brésiliens, Grecs et Égyptiens, confortant la réputation inégalée de l’événement en tant que fenêtre sur la création mondiale. La quasi-totalité des spectacles est sous-titrée. Le cerveau virevolte entre le jeu et la traduction sur l’écran.

Festival d'avignon 2014

The Humans d’Alexandre Singh

Affirmatologie*
Heureusement quelques créations éclairaient la première semaine de cette édition d’un esprit subversif et déconnant : Orlando ou l’impatience, d’Olivier Py, The Humans, la première pièce du plasticien franco-anglais d’origine indienne Alexandre Singh et Don Gionanni, Letzte party de l’Allemand Antu Romero Nunes, ont en commun une écriture décomplexée, cynique et drôle, une mise en scène intégrant les spectateurs et des décors aux partis pris simples et forts. Que l’on assiste à cette comédie d’apprentissage hystérique et politique, ce conte scato-grotesque ou cet opéra foutraque, on sort avec la banane des heureux d’avoir partagé un moment dédié à la liberté de vivre et à la gloire d’aimer. « Continuez à être joyeuses mesdames, j’ai besoin de vous » scande Don Giovanni, que l’on peut embrasser à pleine bouche sur scène pendant l’entracte, lors d’une private party réservée aux femmes.

Lassé du théâtre qui ne pose que des questions, Olivier Py donne des réponses et livre quelques clefs pour vivre mieux : manger du magnésium, expirer le plus souvent possible, redresser la colonne de l’humanité souffrante grâce à l’ostéopathie, dire systématiquement oui. Sa pièce est encore un peu longue (3H40) mais délicieusement confuse.

* L’affirmatologie est un théorie positiviste issue d’Orlando ou l’impatience d’Olivier Py

À voir encore :
Intérieur, Claude Régy jusqu’au 27 juillet