Notre séjour au 69e festival d’Avignon a permis de voir six spectacles. Tendance 2015 : un retour au texte – pas toujours réussi.

La nouvelle garde argentine est bien représentée dans cette édition avec trois pièces et s’attaque à de beaux sujets comme l’identité – Cuando Volver a Casa voy a ser otro de Mariano Pensotti – ou la solitude – (Dinamo de Claudio Tolcachir, Melisa Hermida et Lautaro Perotti. Mais même si ces propositions ont des processus de mises en scène efficaces (des tapis roulants qui se croisent pour Cuando volver, une caravane coupée en deux, comme les animaux de Damien Hirst, pour Dinamo) on a l’impression d’assister à une première étape de travail : les deux pièces manquent de développement dramaturgique.

Romain Bermond et Jean-Baptiste Maillet Festival Avignon Dark Circus PEF Theatre Jean Arp

Dark Circus

« Mes cheveux c’est du naturel. »
La chaleur est toujours intense à 22H quand la transe des danseuses africaines du Bal du cercle commence. C’est la première création collective de Fatou Cissé, danseuse formée au ballet national du Sénégal. La chorégraphe y évoque la tradition du Taneber (qui signifie « bal de nuit » en Wolof), une danse hyper sexualisée, ancêtre du twerk, qui se pratiquait à l’origine lors de cérémonie de passage (baptêmes, mariages…) dans les banlieues populaires de son pays, à forte majorité musulman. Aujourd’hui, ces battles de séduction réservées aux femmes sont de plus en plus fréquentes et interrogent le rapport à la féminité en transgressant les interdits. Fatou Cissé avoue même avoir été « choquée » parfois par l’attitude ultra libérée des danseuses de taneber, c’est vous dire. Entre deux poses de voguing, les interprètes interrompent le spectacle pour inviter le public à partager un repas par exemple, ou pour parler cosmétique « mes cheveux c’est du naturel ».

Dignes représentatives de la tendance #nofilters, (le hashtag est dans le top cinquante des post instagram, sous plus de 100 millions de photos – comme si c’était devenu une pratique, une revendication), les six danseuses plus un travesti évoluent sans fards : pas épilées, des bleus pleins les jambes, le corps vibrant de sueur, bien loin des normes esthétiques. Même si le défilé de coiffes de tulles aux couleurs fluo mal assorties à des chaussures compensées strassées est un peu maladroit, et que l’on aurait aimé de la musique live pour les accompagner, c’est beau de voir ces femmes décomplexées assumant leurs imperfections et prendre leur pied sur scène.

Festival Avignon Tanebe, choregraphiée par Fatou Cisse, à l'Institut francais © Élise Fitte-Duval

Le Bal du cercle © Élise Fitte-Duval

« Venez nombreux, devenez malheureux ! »
Une des belles surprises de ce festival fait partie du programme Jeune Public et se cache au frais de la chapelle des pénitents blancs. Deux fois par jour, les professionnels du DIY Romain Bermond et Jean-Baptiste Maillet refond le monde, d’après une histoire original de Pef, auteur-illustrateur du fameux Prince de Motordu. Dark Circus est un petit cirque de banlieue qui prend vie sous nos yeux. Grâce à la musique, des collages, du dessins et des astuces aquatiques, les deux artistes créent un film d’animation live fascinant. « Venez nombreux, devenez malheureux » est l’annonce publicitaire de ce cirque tragique où les trapézistes, homme canon, lanceur de couteaux – présentés par le MC comme “grandioses” – se donnent corps et âmes au spectacle et meurent à la fin de chaque numéro. Un spectacle pour enfant qui laisse une trace mélancolique émouvante (en tournée à partir d’octobre).

Quand le texte prend la tête.
L’un des événements du IN le plus attendu était la représentation unique de Cassandre interprétée par Fanny Ardant, d’après une adaptation de la nouvelle de l’Allemande Christa Wolf et mise en musique par Michael Jarrell. Un opéra sans chanteur, un monodrame sans chants vaillamment interprété par l’actrice pendant une heure. On la voyait raconter le destin d’une femme qui refuse son statut d’héroïne, mais il était difficile de voir Cassandre derrière le phrasé si particulier de la comédienne. Ses hurlements et tentatives de destruction du décor (exigu et austère pour simuler l’enfermement) n’y changeront rien, dans la salle les têtes s’affaissèrent inexorablement.

Retour a berratham Angelin preljocaj Theatre Avignon 2015

Retour à Berratham

En revanche, les quarante minutes de retard (causées par une pluie d’orage) n’altèreront pas l’enthousiasme des spectateurs à découvrir Retour à Berratham, la tragédie contemporaine d’Angelin Preljocaj créée pour la cour d’honneur du Palais des Papes sur la demande du nouveau directeur Olivier Py. Pour répondre à cette invitation, qui coïncide avec les 30 ans de sa compagnie, le chorégraphe d’Aix en Provence a travaillé avec l’écrivain Laurent Mauvignier, avec qui il a déjà collaboré sur Ce que j’appelle Oubli, joli succès de 2012. Volontairement conçu sans dialogue, le texte plutôt sinistre est récité mollement par trois comédiens (Emma Gustafsson, Niels Schneider, Laurent Cazanave) en écho aux pas des danseurs occupant le plateau. Malheureusement, on n’échappe pas à l’illustration : non seulement l’histoire se déroule sous nos yeux mais comme des aveugles le public à droit, en sus, à la description de l’action. Devant cet ovni, on sort frustré de ne pas avoir vu plus de danse. On envoie valser.

Trois semaines en état d’utopie.
Malgré un festival amputé de deux jours et de 5 % de son budget, le taux de fréquentation de 93,05 % est excellent. 156 076 entrées ont été délivrées (dont environ 43 000 pour des manifestations gratuites). On ne peut donc pas reprocher grand chose à Olivier Py qui offre à la fois une autoroute vers la culture (moteur économique de la ville) ainsi que l’opportunité pour de nombreux jeunes auteurs et metteurs en scène de rentrer dans la cour des grands : 31 première fois pour des artistes parmi 38 spectacles (+ 9 sujets à vifs, formes émergentes entre interprétation et écriture proposées par la SACD). Avec passion et détermination, il poursuit la mission de Jean Vilar qui commence en 1947 : « Inscrire la culture dans la société, comme un lien transcendant les classes, une richesse à faire fructifier. »
Pourtant on reste sur notre faim face à des propositions qui ne sont pas toujours abouties, et légèrement dubitatif sur un directeur qui ne peut s’empêcher d’y présenter deux à trois pièces chaque saison (avec parfois quelques ratés comme son Roi Lear cette année). Arrivera t-il à tempérer son ego pour les soixante-dix ans du festival ? Réponse l’été prochain. M. B.

Dark Circus
Au Théâtre Jean Arp, Clamart
Du 17 au 22 décembre
Puis en tournée dans toute la France jusqu’en mai 2016

Retour à Berratham
Au Théâtre de Chaillot, Paris
Du 29 septembre au 23 octobre

Cassandre 
A la Comédie de Genève
Du 21 au 27 septembre

Dinamo
Du 14 au 17 octobre
Au Théâtre national de Bordeaux
Et du 4 au 7 novembre à la maison des Arts de Créteil

Le Bal du cercle
Au centre de Développement Chorégraphique Toulouse Midi-Pyrénées
Le 19 mars 2016