Cet été, Standard revisite l’analyse de la culture people de son numéro 27 , spécial Gossips, publié en avril 2010.
Episode 2 : après le paparazzi Pascal Rostain, le rédacteur en chef adjoint de Voici capturé en pleine rue.
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© Caroline de Greef

Fabrice Argelas« la quarantaine », ex-rédacteur en chef de L’Echo des Savanes (1998-2005), est soucieux de nos procédés : « Vous prendrez que ce qui est sur le magnéto, hein ? » Promis.

Comment expliqueriez-vous les ficelles du métier à un journaliste qui débarque dans la presse people ?
Fabrice Argelas : Ça va faire bondir, mais le travail de base est le même qu’au Nouvel Obs, à l’Express ou au Point : on vérifie les infos. On est juste sur un autre matériau qui est le people, le potin, certes, mais aussi la révélation. La différence, c’est un second degré qu’on cherche à développer sur l’actu, un ton. On n’est pas sur les comptes d’exploitation de Disney, sur l’EPAD, on ne fait pas Capital, on travaille sur la vie privée des personnalités. Si Robert Pattinson est avec Kristen Stewart, on essaie de voir comment tourner l’info d’une manière un peu drôle – on ne perd jamais de vue qu’on est un magazine de divertissement, on ne se prend pas pour ce qu’on n’est pas. On sait qu’on est feuilleté, il faut qu’on s’en amuse.

Votre intérêt, en embauchant un Beigbeder, consiste donc à entretenir ce second degré ?
Beig, c’est un ami de la famille, depuis longtemps. Il était là, il est parti, il est revenu… Ce qui nous intéresse chez lui, c’est sa notoriété, son esprit, sa façon de regarder le monde, sa façon de se mettre en scène. Beig, c’est Beig, avec son côté incontrôlable, libre – il peut écrire parfois des choses qui nous horrifient, on les publie quand même. Il n’est jamais censuré, enfin quasiment jamais. Il est dans cet esprit qu’on veut donner à Voici, de décalage, de légèreté, de gravité aussi, parfois.

Et comment ça se récupère, un Beigbeder ?
Un coup de fil. Des bruits, on entend que tiens, avec Voici, pourquoi pas. Alors on l’appelle : « Salut Fred, on prend un verre ? » et puis on prend un verre, et la semaine d’après il est dans le journal. Sa rubrique, on ne l’a pas travaillée pendant six mois, avec quatorze essais de maquette et du concept, on l’a conçue après cinq verres de blanc.

Ah oui, il boit ? Premier scoop.
[Rire] Euh… Uniquement ce jour-là, parce qu’il retrouvait ses copains de Voici.

Fabrice Argelas : « Ça fera son chemin : peut-être qu’un jour, quelqu’un de Voici se retrouvera au Monde. »

D’autres écrivains travaillent pour vous ?
Philippe Jaenada, mais il ne signe pas. De temps en temps, on fait appel à Patrick Besson, qui signe. Pour moi, c’est le meilleur chroniqueur français. On fait attention à la qualité d’écriture, c’est pas parce qu’on parle de Sharon Stone, Adeline Blondieau et Jenifer qu’il faut que ce soit mal écrit. On ne se moque pas des gens avec sujet, verbe, compliment.

Vous faites appel à eux parce que vous avez peur de manquer de profondeur ?
Oui, on est peut-être un petit peu trop dedans. J’aimerais bien voir ce que Patrick Besson pourrait écrire sur La Ferme, par exemple. Je suis sûr qu’il aurait des choses à dire que nous, on ne peut pas exprimer, par manque de temps ou de recul. Il a certainement un point de vue à contre-courant, il pourrait dire que c’est l’émission la plus intelligente de ces dix dernières années, en le justifiant. Et nous, la prouesse intellectuelle qui nous scotche, comme ça, on adore.

En termes de concurrence, que pensez-vous des sites comme Purepeople.com ?
Ils peuvent révéler des choses plus rapidement que nous – le print doit se poser des questions par rapport à ça, opérer sa mutation et apporter autre chose. Plus d’originalité dans les angles, des maquettes plus travaillées… Le Net, c’est un robinet, il y a à boire et à manger, on touche tout le monde sur tout et n’importe quoi… En papier, on fait des choix, on ne parle pas de tout, on met à la poubelle 80 % des trucs.

Comme ?
On est moins axés sur les gens issus de la téléréalité, les gens de Secret story. La cible des sites est peut-être plus jeune, en tout cas ils sont très friands des people américains comme Lindsay Lohan [Lolita malgré moi, Machete], Taylor Momsen [Gossip Girl].

Et avec Closer, Public, c’est la guerre ?
Il n’y a pas de guerre, c’est une saine concurrence. Il y a une offre démultipliée sur la presse people depuis trois-quatre ans. C’est une autre des composantes qu’on a à gérer – on était tout seul pendant vingt ans. Je suis plutôt ravi, ça force l’émulation, ça contraint à ne jamais s’endormir, à être inventif. On se distingue sur la façon d’aborder les sujets, sur l’originalité, peut-être un peu aussi sur la prise de risques. Ce qu’on sait faire, nous, c’est trouver des angles super intéressants, on se concentre là-dessus.

Vous arrivez à conserver vos troupes [des salariés de Voici ont migré vers Grazia] ?
Pour beaucoup de journalistes, le people, c’est ce vers quoi on va quand on ne sait pas trop quoi faire. Je regrette qu’on ait tendance à croire que sans domaine de compétence particulier, il vaut mieux envoyer son CV à Voici qu’au Nouvel Obs. Il y a beaucoup de journalistes sur ce marché : mais des bons, malheureusement, peu. Donc, on fait rester des gens deux, trois semaines, en piges, et puis on ne les recontacte plus, jusqu’à ce qu’on tombe sur une pépite – un petit jeune, 25 ans, qui assure. Lui, pour le garder, il n’y a pas que l’argent, il y a les conditions de travail, l’ambiance. Notre rédaction, c’est une bande d’amis, on se retrouve par petits groupes autour d’un verre, les plus fêtards restent jusqu’à deux heures du matin.

Fabrice Argelas : « Elsa Zylberstein nous a attaqué pour une photo d’elle dans les mots fléchés. »

Ah bon, il boit Beigbeder ?
[Rire] Il faut être fier de travailler à Voici, ce n’est pas une honte. C’est fini le temps où certains lecteurs nous cachaient à l’intérieur Le Monde, au kiosque, comme Playboy dans les années 70. Le people est partout, à la télé, au Nouvel Obs qui fait d’ailleurs une couv’ people tous les étés, en titrant, pour se dédouaner : « Où va la presse people ? »

Vous pensez quoi de cette dérive people ?
Ça fait vendre, il y a une demande, un appétit. Tout le monde y va, certains avec des pincettes, d’autres, comme nous, franco. La presse généraliste le fait avec son regard à elle – j’adore lire des papiers people dans Le Point ou dans Libé, ça m’apprend plein de trucs. C’est comme de lire un papier « sport » dans Le Monde – les chroniques de Greg LeMond sur le Tour de France, elles étaient juste géniales –, les papiers de Luc Le Vaillant dans Libé, sur la voile…

Comment faire du people en prenant des pincettes ?
Il y a le côté, « nous, anthropologues, on va se pencher un peu sur ce village, regarder un peu qui sont ces extraterrestres… » On est souvent contacté par des chaînes de télé qui veulent assister à une conférence de rédaction, parce qu’ils pensent qu’on est complètement allumés. Alors que ça se passe comme partout ailleurs. On est considéré comme de la presse de caniveau – plus au niveau du grand public, mais chez les professionnels –, comme le cinéma comique par rapport au cinéma d’auteur. Ça fera son chemin : peut-être qu’un jour, quelqu’un de Voici se retrouvera au Monde.

Ça pourrait être vous ? Vous envisagez de travailler ailleurs ?
Je n’ai aucune envie, pour l’instant. Je suis content de faire ce que je fais, il y a encore plein de choses à faire. Je connais trop bien ce métier, comment ça fonctionne, pour oser vous garantir que je serai encore à ce poste dans dix ans, ou que je n’aurai pas envie, à un moment, d’aller m’amuser ailleurs, différemment. Pas même forcément dans le journalisme, mais peut-être dans l’écriture, ou autre chose. Même s’il y a des moments durs, de la tension, je m’amuse dès le matin.

Des moments durs ?
En prenant des photos de gens sans autorisation, et en les publiant, on viole la loi toutes les semaines. Mais si on ne la viole pas, on ne fait pas Voici. Certains attaquent, d’autres pas, ils comprennent qu’il n’y a pas de méchanceté, de volonté délibérée de nuire. Il n’y a rien de grave à montrer un people en vacances à Saint-Barth…

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© Caroline de Greef

Vous ne montrez pas que ça…
Dans ces cas-là, ils attaquent, ils gagnent, ils prennent leur argent, on a une PJ [publication judiciaire] en couverture et on est punis, on se fait taper sur les doigts, voilà, the show must go on.

Votre CV, vous l’assumez donc très bien.
A 200, à 2000 %, bien sûr. Après, quand je dis ce que je fais, il y a évidemment, parfois, des réactions de mépris, des gens qui te traitent de raclure. Mais viscéralement, les gens montrent surtout une curiosité forte, un besoin de savoir comment ça se passe. A tel point qu’il m’arrive de moduler un peu, j’évite de parler de mon boulot – pas parce que j’en ai honte, mais pour ne pas devenir le centre d’intérêt. Là, ce que je fais avec vous, je n’ai pas forcément envie de le faire tout le temps.

Vous avez déjà eu l’impression d’avoir dépassé les limites ?
Bien sûr, il est arrivé qu’on écrive des choses qui n’étaient pas totalement vraies. Mais jamais sciemment. On a pu annoncer un mariage qui n’a finalement pas eu lieu, mais quand on avait réuni les éléments, nos quatre sources recoupées allaient toutes dans le même sens : il devait se faire. Ou récemment, on s’est trompé de nana sur une photo avec Arthur. On n’a pas dit qu’ils étaient ensemble, on a dit que c’était une « bonne copine » – parce que Voici se lit aussi entre les lignes, hein… C’était la femme de Dany Boon, Yaël, qu’on n’avait pas reconnue. Ça peut arriver, et on ne dort pas bien la nuit suivante.

Qui vous a intenté le plus de procès ?
On fait le palmarès chaque année. De mémoire, en 2009, Jenifer, Laurence Ferrari, Jamel, Mélissa [Theuriau], Obispo, Arthur, Claire Chazal.

Et ceux qui ont perdu ?
Romain et Angie, de Secret Story, condamnés à nous payer un euro. Elsa Zylberstein, qui nous a attaqué pour une photo d’elle dans les mots fléchés. Il fallait deviner son nom dans les cases : « Elsa » en vertical, « Zylberstein » en horizontal. Et elle perd sur toute la ligne.

Quelles stars sont abonnées à Voici ?
Ah, c’est une bonne question. Super idée de sujet que vous me donnez [il la note et s’emballe]. Merci, François… François Perrin ? C’est un nom de Pierre Richard, ça [rires]. Je peux me permettre de la prendre ? Et puis vous ferez le papier pour nous, je vous donnerai le fichier.

Et quelles sont celles qui quémandent pour obtenir un papier ?
C’est un peu une légende urbaine, les gens qui nous appellent pour nous dire qu’ils seront à tel endroit… J’ai jamais vu ça en quatre ans. Si, ça arrive pour les gens de la téléréalité, ces pseudo-sous-sous-sous people qui ont eu dix jours de célébrité et qui veulent l’entretenir.

A part le coup de boule de Diam’s et la livraison de fumier par Sandrine Bonnaire, des manifestations de haine ?
Guillaume Depardieu est venu casser les ordinateurs du standard avec quelque chose comme une batte de baseball. Sinon, il y a des gens qui viennent et avec lesquels ça se passe très bien, mais je ne peux pas vous dire qui. On discute et ça s’arrange.

Si, cet acteur brun, là, donc le nom commence par un M… Non, un L… Ou un V ?
[Rire] C’est vrai, il y a lui. Quant à Diam’s, elle était un peu à cran à l’époque, elle l’a reconnu. On avait dit en couv’ qu’elle avait une grosse fatigue, et elle a, en venant, montré qu’elle était vraiment en état de grosse fatigue. Ça s’est arrangé, peut-être que dans un an, on en rigolera.

De quoi êtes-vous le plus fier, par rapport au journal ?
Notre liberté de ton, de travail. La possibilité de traiter tous les sujets. On n’est muselé par personne, la direction nous fiche une paix royale, tout en étant présente. Ce qui ne nous empêche pas d’être responsables : on n’est pas des têtes brûlées ni des cow-boys. Et le people n’est pas un ennemi, on ne les déteste pas. On a juste envie de s’amuser avec eux dans les interviews, de rire d’eux dans les sujets d’actu, mais jamais méchamment.

Avez-vous des scrupules ?
Si j’ai des scrupules, je fais autre chose. C’est peut-être horrifiant, mais c’est une question de caractère : j’y mets les deux pieds, pas un orteil.

Un scoop, enfin ?
Angelina Jolie a une histoire d’amour torride avec Barack Obama. Ça vous va ?