Avec Eden, en salles demain, Mia Hansen-Løve a débusqué dans la jeunesse de son frère, Sven, matière à “film générationnel”. D’où qu’on se situe dans le temps et géographiquement par rapport aux protagonistes (les fondateurs des soirées Cheers en 1994 à Paris), on retrouve cette part de nous qui n’a jamais su choisir entre euphorie et mélancolie. Entre les deux, Guillaume Fédou vacille : chronique.

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C’est peu dire qu’à la sortie de la projo d’Eden mercredi dernier où je m’étais rendu avec Benjamin Diamond, invité comme journaliste free-lance (lot du lac), et en glorieuse compagnie de Christophe Vix et Christophe Monier du fanzine éponyme dans la salle, je me suis trouvé profondément déprimé. L’histoire de Sven*, Paul dans le film, « DJ sans qualité » surfant sur la poudreuse sans sortir de la piste bleue démarrée sur une descente d’ecsta et finie sur une « release » au Silencio où il retrouve les Daft, lui l’ex-Rowenta de la coke devenu vendeur d’aspirateurs par correspondance et eux en plein jet-lag hollywoodien m’a entièrement vidé de toute substance.

Gauches et frêles devant l’éternel
Réaliste jusque dans les savoureuses scènes face aux banquiers, que l’on a tous connues (enfin j’espère !) et quelques beaux « peak time » de clubbing certifiés 90’s (le PS1, extatique), sans oublier le visionnage collectif de Showgirls (Paul Verhoeven, 1996) chez David Blot / Vincent Macaigne qui donna naissance et nom à un éphémère groupe starring Estelle Chardac, le film rappelle parfois que nous sommes au CINEMA et que l’on a besoin de pop-corns en nous présentant les Daft aujourd’hui grammifiés devant l’Eternel en post-ados boutonneux, gauches et frêles (l’acteur qui joue Guy-Man [Arnaud Azoulay] aurait facilement pu être au générique des Beaux Gosses avec Lacoste) Ahaha ils ne rentrent même pas en club ! Scène véridique (et very disco) et d’ailleurs il leur arrivait aussi que les videurs pardon les « physios » leur disent que les Daft étaient déjà rentrés vu que n’importe qui d’un peu déterminé à l’époque pouvait se faire passer pour eux (avant le règne d’Instagram, pour situer). Mais n’est-ce pas cette justesse et surtout ce réalisme, un instant contourné par les dessins du plus fragile d’entre eux, Mathias Cousin** très présents au début d’Eden, qui plongent l’ex-clubber que je suis dans un désarroi aussi profond ?

Au cimetière des platines rouillées
J’avais rencontré Sven à l’époque par l’entremise de la belle Katariina, « sociologue des dance-floors » qui réfléchissait plus vite que les strobos du Queen. Un garçon adorable, DJ doué et surtout en phase avec le mouvement alors que mon premier article s’intitulait « la french touch est-elle de droite » [pour la start up urbanpass] et m’avait valu la réputation de « premier hater de France » (c) 1999, alors que m’attaquais surtout à Air (♥♥) et aux « Versaillais », et que j’étais aussi assidu aux soirées Respect du mercredi que je le serai plus tard à celles du Pulp le jeudi (Style, Paradise Massage etc) : en bref, je voyais Sven comme le Petit Prince de la house, mon double lumineux en quelque sorte, moi le rocker indé perdu sur les pistes d’une house bientôt 100 % filtrée et lui passant d’un nuage à l’autre… Sur le moment j’en ai voulu à Mia Hansen-Løve, dont j’avais particulièrement aimé le premier court-métrage tourné sur une aire d’autoroute [Après mûre réflexion, 2004], d’avoir ainsi réduit ma jeunesse à néant.
Elle utilise artistiquement son frère comme un couteau suisse pour ausculter les dessous de la « hype » (nom des soirées de Pedro Winter, tiens) et fait correspondre ses errances et ses faiblesses à celles d’une génération (pour une dizaine de réussites certifiées gold, combien ont fini comme Paul/Sven et/ou moi ? Même si au fond on ne fait que démarrer ce qu’une suite, Eden 2, prouvera peut-être…). Ne sommes-nous capables de rien d’autre ? Trois gimmicks, dix soirées et au cimetière des platines rouillées ? Quelle est cette génération qui rêve tant d’Amérique qu’elle se rue dans les raves cauchemardesques d’Eurodisney (où les Daft ont rencontré « physiquement » le label Soma car pas de 3G à l’époque) pour finir — dans le meilleur des cas — avec un Chewbacca géant dans le salon ou en goguette dans le zoo privé de Hugh Hefner ?

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Hugo Conzelmann et Roman Kolinka

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Soirées Cheers

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New York

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Soirées Respect

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Vincent Lacoste et Arnaud Azoulay en Daft Punk

French invasion et gros bourdon
Sacrés français, dirait-on avec Dimitri From Paris. Alors ce n’est même pas de savoir qui a tiré le premier, Laurent Garnier à la Hacienda, les Daft chez Soma, Air et leur Modulor sur Source Lab, ou de savoir si Pansoul de Motorbass est LE chef d’oeuvre absolu de la « french touch » (à mon avis, si). Ni de savoir si Arnaud Fleurent-Didier et sa bande de chanteurs aphones intellos (dont je fus) a eu raison de créer la plateforme Frenchtouche, et de riposter à l’invasion US avec le discours de Villepin à l’ONU en 2003 revisité François de Roubaix… On ne refait pas le match, même si je me dis que le film est sans doute trop proche de ce que j’ai vécu et qu’il sera forcément plus utile aux « jeunes » d’aujourd’hui qui n’ont pas connu le fax et le Kobby — et pensent que les Daft sont vraiment des robots après tout. Il nous reste la Respect au Queen de mardi soir pour noyer tout ce chagrin, avec Sven et Kerri Chandler, le temps de vérifier qu’avec Clubbed to Death, Eden ou 24 Hour Party People on peut encore clubber par écrans interposés… J’entends déjà résonner le Hallelujah des Happy Mondays.

Par Guillaume Fédou

* Il se raconte chez Tsugi

** Co-auteur avec David Blot du Chant de la machine 1&2, soit L’Ancien et Le Nouveau testament de la club culture.
Eden Le chant de la machine mathias cousin david blot
Le Chant de la machine Mathias Cousin et David Blot
Préface des Daft Punk
Editions Manolosanctis, 2011

 

Le film
Aux côtés de Roman Kolinka et , on compte ceux qui sont passés par Standard : Vincent Macaigne qui nous a honoré d’une carte blanche dans la rubrique théâtre, Pauline Etienne, très éloignée de l’image qu’on avait d’elle à l’époque de notre entretien, Brady Corbet, qui a posé pour des photos de mode sans chercher à être sexy : hot. Beaucoup de souvenirs, donc, dans cet Eden de beats à bacs et quelques découvertes : Félix de Givry, dans un jeu presque faux mais si proche du réel qu’on pense à un Jean-Pierre Léaud retombé du nid. On avait oublié qu’il y avait autant de voix de garage dans les 90’s parisiennes et que les coupes de cheveux n’existaient pas. M. A.