Dan Fante* s’est éteint le 23 novembre à Los Angeles. Richard Gaitet et François Perrin l’avaient rencontré en 2010.

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Quand le fils de John Fante rencontre le père de Sailor & Lula, deux sexagénaires de la déglingue causent poésie, “intensité” et petits boulots. Bam Bam Bam !

Un anneau doré dans le nez. Tough guy chaleureux from Arizona, Dan Fante, 66 ans, patiente dans les salons germanopratins de L’Hôtel, où séjournèrent entres autres Oscar Wilde et Jorge Luis Borgès. Cet été, Dan est revenu au top avec Limousines blanches et blondes platine, condensé explosif de son expérience de chauffeur de limo. Apparaît Barry Gifford, 64 ans, jet-lagué par son vol depuis San Francisco. Le co-auteur du script de Lost Highway – dont il ne veut plus entendre parler – est invité lui aussi au festival de littérature US de Vincennes. Il y défendra Une éducation américaine, recueil de nouvelles à la nostalgie floutée dans un Chicago fifties. « Les auteurs américains ne se rencontrent qu’en Europe », plaisante Fante, faisant place à Gifford sur sa banquette ; ce dernier refuse et s’installe à l’extrême opposé de la petite pièce. Deux renards se reniflent.

Messieurs, fermez les yeux. Que savez-vous de l’écrivain assis face à vous ?
Dan Fante : [obtempérant, riant] De Barry, j’ai lu… comment s’appelle ton premier roman, déjà ?
Barry Gifford : Paysage avec voyageur, en 1979.
Fante : Non, pas celui-là.
Gifford : Ce devait être Port Tropique en 1980, ou le premier de la série Sailor & Lula [1990].
Fante : Oh oui, ça. Je me souviens des dialogues. Nos travaux sont similaires dans leur intensité.
Gifford : Moi, je sais que Dan avait comme un flingue chargé pointé sur le crâne, du fait de la réputation de son père. Ça peut jouer contre vous. Or, il a suivi son chemin.
Fante : Au premier livre, tu flottes ou tu coules, après tu nages par toi-même.
Gifford : Si ton père a été un grand architecte, mieux vaut devenir maître nageur. Dan a trouvé sa voie. Le dernier livre que j’ai lu de lui, c’est Régime sec [2009], un recueil de nouvelles. La nouvelle est la dernière forme à laquelle je suis moi-même arrivé. J’ai toujours admiré les nouvellistes – Tchekhov, par exemple –, mais j’ai commencé par écrire des chansons, des romans, puis me suis rapproché du cinéma. Pendant dix ans, j’ai écrit des romans considérés comme très durs, immergés dans le Sud profond. Puis j’ai voulu m’en extraire. Me sont venus des livres comme Wyoming [2000], juste une mère et son jeune fils, très hermétiques, roulant à travers le Midwest, Memories from a Sinking Ship [2007] et maintenant Une éducation américaine.

Barry Gifford : « J’ai grandi dans des hôtels. J’étais le kid, mon rôle était de fermer ma gueule et d’observer les amis mafieux de mon père. »

Une référence à L’Education sentimentale de Flaubert ? Avez-vous des auteurs français dans votre Panthéon ?
Fante : J’en reviens toujours à Céline, Sartre, Camus, qui ont beaucoup compté dans mon éducation. Mais par définition, je suis plutôt le nez dans la littérature américaine.
Gifford : Ça me fait plaisir que tu cites Céline. Ce dingue macabre a fait émerger tant de choses ! Je l’ai lu en français. Proust et Flaubert en anglais, c’est différent. Tu comprends l’histoire de base, mais tu…
Fante : … perds la musique.

Barry, vous semblez aussi influencé par Borgès, cela transparaît dans cette nouvelle d’American Falls, où un homme, né sans bouche, décrit l’amour.
Gifford : Oui, Il Nondetto. J’ai toujours admiré Borgès : quel bon compliment !
Fante : Combien de temps te faut-il pour écrire un roman ?
Gifford : En général, entre deux et six mois.
Fante : Pour mon premier [Les Anges n’ont rien dans les poches, 1998], j’ai dû m’y reprendre deux ou trois fois. J’étais un peu dégoûté, alors j’ai écrit une pièce. Puis des poèmes. Et il a fallu du temps avant que je me remette au roman. C’est important de changer de cheval.
Gifford : Quand j’ai eu fini le premier Sailor & Lula, la suite m’est apparue immédiatement. J’ai même essayé de faire interrompre la publication du premier volet ! Ça a donné Perdita Durango [1991]. A chaque fois, les personnages continuent à me parler. Pareil pour toi, n’est-ce pas ?
Fante : Complètement, même quand j’ai lâché le stylo ! Pourtant je n’ai jamais envie de m’y mettre. Je n’écris que quelques heures chaque jour, mais six jours par semaine. Parfois deux paragraphes, parfois six pages. Quand je picolais, je n’y arrivais pas. J’ai pondu une centaine de poèmes, que je détruisais systématiquement à la fin de mes journées de taxi, comme le fait Bruno, le héros d’une demi-douzaine de mes livres [dont Limousines blanches et blondes platine]. J’étais très sévère avec mon travail. Heureusement, j’ai laissé les choses couler. Plus tu pratiques, plus ça vient facilement.
Gifford : Kerouac disait : « First thought best thought », le premier jet est toujours le meilleur. Mais ça ne marche pas toujours. J’ai commencé à rédiger des histoires à 11 ans, environ. A 20 ans, j’ai gagné un prix de poésie à Londres. Et quand je relis ces poèmes – en vue d’un recueil à paraître l’année prochaine –, je m’amuse un peu des fioritures : seulement deux ou trois valent le coup. [Dan rit de bon cœur] Ce n’est pas qu’ils soient si mauvais, ils ont leur petite musique, mais je n’avais aucun recul. Je ne lisais pas énormément de poésie, sauf un peu Rimbaud et Baudelaire.
Fante : Je comprends. A mes débuts, ma poésie était très lyrique, presque victorienne [voir encadré]. Puis j’ai lu Bukowski et je me suis lâché. Ce n’est pas un très bon romancier – problèmes d’arcs narratifs, je dirais –, mais je suis fan de sa poésie.
Gifford : Etait-il génial ou horrible ? Les deux ! [Il éclate de rire]
Fante : Yeats aussi résonne en moi – ses rimes, sa métrique. Je veux du punch, j’aime être grossier, gourmand, ou si je suis d’humeur, romantique. Au début j’étais brutal, et maintenant, plus réfléchi.

Point commun entre vous : le motif du père absent. Celui de Roy, dans Une éducation américaine, lui manque terriblement.
Gifford : C’est vrai. Dans Wyoming, pareil : le père du héros n’est jamais là. Figurez-vous que j’ai écrit en 1997 un mémoire sur le mien, A Phantom Father. Mon père avait plusieurs noms, surtout connu sous celui de « Vegas ». Il était impliqué dans le crime organisé du Chicago des années 30, trafiquant d’alcool en pleine Prohibition. Je suis né dans un hôtel, j’ai grandi dans des hôtels. J’étais le kid, je traînais, mon rôle était de fermer ma gueule et d’observer ces immigrés, ces mafieux sans nom de famille. Je passais aussi pas mal de temps seul dans les chambres à regarder de vieux films, ce qui m’a permis de comprendre la narration, les manières de raconter une histoire.
Fante : C’est important, ce rapport au cinéma, car ton écriture est hautement visuelle.
Gifford : Il y a aussi le langage. Je restais assis dans des halls d’hôtel où de nouvelles personnes débarquaient chaque jour, de Paris, de Cincinnati, de Nashville. J’essayais de retranscrire ces expressions désuètes, typiques des années 50. Quelle excellente université pour un aspirant écrivain ! Et si l’absence du père est forte dans mes livres, c’est parce que le mien est mort quand j’avais 12 ans !
Fante : Mon père, lui, n’a connu le succès que peu de temps avant sa mort. Je n’ai pas été élevé par un romancier, mais par un scénariste hollywoodien très énervé par son agent ou tel débile qui réécrivait ses dialogues. Sa présence transparaît dans mes deux premiers romans, mais plus trop par la suite. Ceci dit, je termine moi aussi un mémoire sur notre relation forte. Il me reste encore un mois de travail.

Cherchez-vous tous deux à retranscrire une certaine vérité orale ?
Fante : Ce n’est plus le cas en Amérique, mais il y eut un temps où parler était une forme d’art, animé par des personnalités grandiloquentes. De merveilleux conteurs éparpillés dans Los Angeles, au premier rang desquels William Burroughs. Mon père et lui avaient l’habitude de sortir en compagnie de Frank Fenton, l’auteur du script de La Rivière sans retour [Otto Preminger, 1954]. Et ces gars-là s’insultaient tout le temps ! Mais quand ils racontaient une histoire…
Gifford : C’est pour ça que Kerouac fit appel à Neal Cassidy, qui lui inspira le personnage de Dean Moriarty de Sur la route. Le type était du genre causeur non-stop. Aujourd’hui, les gens twittent, envoient des SMS. C’est un langage limité, technique. Une langue à petits bras.
Fante : Quasiment du Dashiell Hammett ! Ce type compressait tant, dingue ! Bam-bam-bam !
Gifford : De cette époque, il y a deux romans américains importants. Hammett, effectivement, avec L’Introuvable [1934], fantastique. Mais le chef-d’œuvre, c’est Tendre est la nuit [1934] de Fitzgerald. Certains passages sont d’une telle beauté, c’est stupéfiant. On y voit toute la fragilité de l’auteur – ce qui l’a tué.

Dan Fante : « Je veux du punch, j’aime être grossier, gourmand, ou si je suis d’humeur, romantique. »

Vous avez tous les deux multiplié les petits boulots. Ça aide à comprendre le monde ?
Gifford : Dan, es-tu allé à l’université ?
Fante : Oui, vingt minutes, environ. J’ai dû merder quelque part.
Gifford : Autour de moi, il n’y avait pas beaucoup d’intellectuels. J’ai livré de la bouffe chinoise à vélo, et à chaque fois que vous sonnez chez quelqu’un, une histoire vous attend derrière la porte ; soit elle vous est tout de suite révélée, soit vous devez l’inventer.
Fante : Ça donne accès à des cultures que vous ignoriez. J’ai été laveur de carreaux au 65e étage d’un immeuble de Manhattan, et un jour, à sept heures du matin, l’un des câbles a cédé, j’étais pendu dans le vide, laissant tomber mon éponge ! Je suis allé me plaindre au patron et il m’a répondu : « Et que font les cowboys du Montana quand ils tombent de cheval ? » Quoi, un cheval de soixante-cinq étages ? Mais on ne remonte pas dessus, chef ! J’ai de la fascination pour tous ces jobs et les pratiquer m’autorise à écrire dessus. J’écris actuellement sur un ancien détective privé, terriblement violent et alcoolo, qui décroche de la boisson pendant un an et lâche un taf de vendeur de voiture, mais l’un de ses amis est assassiné, alors il enquête… – deux professions que j’ai réellement exercées. Le titre : Point Doom, clin d’œil à Point Dume, jadis un coin peinard de Malibu pour regarder l’océan, aujourd’hui abandonné aux célébrités.
Gifford : Moi, je suis en train d’écrire un western qui me trotte dans la tête depuis dix-sept ans. Quand j’étais môme, en Floride, j’étais ami avec de jeunes Indiens Seminoles qui bossaient dans des fermes où avaient lieu des combats d’alligators. Les Seminoles sont la seule tribu qui n’ait jamais signé de traité de paix avec le gouvernement américain. On les trouve aussi à la frontière de la Géorgie, mélangés avec des Indiens Creeks. « Seminoles » signifie « sécessionnistes » en creek. Ils étaient repoussés toujours plus loin, dans la région des marais. Dans les années 40, la majorité d’entre eux ont été placés dans des réserves au Texas et dans l’Oklahoma, mais certains sont restés dans les marais, l’armée n’arrivait pas à les expulser. D’autres s’échappèrent pour filer au Mexique, rejoints par des esclaves en fuite, et les deux peuples se sont mélangés pour former la seule tribu américaine interraciale des années 50, les Black Seminoles, qui conclurent un marché avec un Etat du Nord, Coahuila de Zaragoza : ils pouvaient rester s’ils combattaient les Apaches et les Comanches de la région. Le titre ? [Silence] : Black Sun Rising.
Fante : Tu viens de l’inventer, là ? [Rire général]

Entretien Richard Gaitet & François Perrin Photographie Yannick Labrousse

Dan Fante – Limousines blanches et blondes platine
Barry Gifford – Une éducation américaine
(13e Note Editions)

La Nova Book Box rend hommage à l’auteur qui, pour Standard, avait raconté un rêve et joué au questionnaire de Bergson.

 

Extrait
Dans Le Livre des fêlures, Dan Fante revient sur ses années « d’aspirant poète » baudelairien.
« Dans un café de Soho, je suis monté sur scène pour y réciter un poème composé la veille. Je me suis présenté, puis j’ai déclamé pendant une minute ou deux. Mon texte était une sombre chose en vers rimés, à mi-chemin entre Baudelaire et Johnny Cash. Une vraie daube. […] Aspirant poète, je lisais le plus de poésie possible. Lawrence Ferlinghetti, Poe, William Butler, Yeats, Tennyson et même Shakespeare. Je m’imposais également de passer deux à trois soirs par semaine pour écrire. […] En ce temps-là, un de mes amis d’enfance de Los Angeles, qui vivait désormais à New York, venait de publier un poème d’un seul mot – qui lui avait valu une reconnaissance indiscutable dans le milieu littéraire. UN MOT ! J’en concluais que si pareil poème avait pu lui valoir un prix, j’avais toutes mes chances. »

Ton péché te retrouvera © 13e Note Editions