Carte blanche Littérature
Louange épique de la crasse
par Pierre Jourde à l’automne 2013 dans Standard n°40

On se croirait à l’époque de Baudelaire ou de Zola, que l’on condamnait pour leur saleté, leur goût de la déchéance, leur idée de faire du beau avec du laid. J’ai parfois l’impression que ceux qui parlent de littérature ignorent jusqu’aux rudiments de l’histoire des idées esthétiques. Oui, aujourd’hui encore, il y a des gens qui pensent que si l’on parle de saleté, de noirceur et de merde c’est pour les dénoncer. Or Pays perdu est une sorte de louange épique et métaphysique de la crasse.

Parce que je suis enraciné dans cette terre, j’ai pu découvrir et évoquer les illusions et les pièges de l’authenticité. C’est une expérience de la dépossession et de l’égarement, paradoxalement. Et c’est bien ainsi que je l’ai évoquée dans Pays perdu, à partir notamment du thème de l’impossibilité du deuil. Je montre aussi que la force du lieu tient à la lutte permanente contre ce qui en lui veut détruire les hommes, et cela passe par la souffrance, la dureté, la cruauté, la faiblesse parfois, donc par des grandeurs, et des ridicules, parce que les hommes sont ridicules jusque dans leur grandeur. Il n’y a donc ni nostalgie régionaliste ni dénonciation, mais l’expression d’un attachement à tout ce qui est, y compris le noir, le froid, la dureté, la merde, y compris la générosité et la beauté.

Aucun écrivain n’est indifférent à sa réception, aucun n’en est vraiment satisfait. Mais je regrette aussi, profondément, le goût de certains journalistes pour les images caricaturales. Si l’on est connu pour un livre, on est à jamais l’auteur de cet unique livre, et lu en fonction de cela. Cela a été mon cas pour la satire littéraire, qui représente peut-être un vingtième de mon activité. Or je me contente de faire ce qui me paraît être le travail d’un écrivain : à la fois construire une œuvre de fiction, la doubler d’une réflexion théorique, et apporter une contribution au débat esthétique sur la littérature, éventuellement par le pamphlet et la parodie, au passage. C’est ce qu’ont fait, que je sache, Gracq, Sartre, Barbey, Mirbeau, Voltaire, Diderot et bien d’autres. Cela paraît difficile à faire admettre aujourd’hui.

pierre jourde la premiere pierre

Un an après la sortie chez Gallimard de son roman-somme Le Maréchal absolu, Pierre Jourde vient de publier La première pierre. Dans ce puissant texte, il revient sur la violente réception de Pays Perdu, paru il y a dix ans à L’esprit des péninsules. Les habitants d’un hameau perdu du Cantal, « celui de [sa] famille depuis des siècles », avaient peu apprécié la révélation de certains secrets : tentative de lynchage, insultes et jets de pierres sur ses enfants, procès, pantomime, raccourcis journalistiques… Il était temps que l’écrivain se défende, il a carte blanche.
F. P.

La première pierre
Gallimard
Prix Jean Giono 2013
208 pages, 17,90 €
Ici à 12.99 euros