Breaking_Bad

« Breaking Bad n’aurait pas dû marcher. Même si la série met en scène un prof de chimie, Walter White, 50 ans, qui, contraint par les évènements [un cancer], trafique des méthamphétamines avec l’un de ses anciens élèves, elle appartient à un genre démodé. C’est un hommage à Jim Thompson et à la littérature populaire dont les personnages sont des gens ordinaires confrontés à leurs limites et à leur destin. Par le hasard des circonstances, ils se transforment et deviennent des individus qu’ils ne pensaient pas être. L’idée de Thompson est que le mal est enfoui en chacun de nous et qu’il n’attend qu’une opportunité pour se révéler. Lorsqu’il surgit, il s’impose comme une maladie évolutive pour le sujet et contagieuse pour son entourage. »

« Son créateur, Vince Gilligan, a construit Breaking Bad comme une œuvre littéraire. Il s’est d’abord attaché aux personnages pour revenir ensuite aux fondamentaux de la fiction : raconter une histoire humble et subtile. Le pari est osé. Il y a une réflexion philosophique sur l’individu, comment il évolue face aux contraintes du hasard. A la fin de la saison 3, beaucoup de personnages ont franchi une barrière morale qu’ils jugeaient jusqu’alors infranchissable. »

« C’est aussi une série de la crise. Elle parle de la frustration sans cesse renouvelée de la classe moyenne américaine et démontre que le libéralisme est créateur de violence et de délinquance, qu’il porte ses maux en lui-même, qu’il est en fait l’ennemi du progrès car celui-ci est totalement dépendant des intérêts de ceux qui détiennent le pouvoir économique. Malgré cette critique sociale virulente, la série ne donne pas de leçon et n’essaie pas de convaincre à tout prix. »

« Sur le plan cinématographique, ça rappelle furieusement le cinéma indépendant américain des années 80 et notamment celui des frères Joel et Ethan Coen. Le maniement de la caméra est très proche de celui de Blood Simple [1984] ou de Miller’s Crossing [1990]. Le personnage de Walter White s’apparente beaucoup à ceux que l’on trouve dans Les Arnaqueurs de Stephen Frears [1990] adapté d’après Thompson, ou dans les romans de ce dernier, Un Chouette petit lot et Monsieur Zéro [1954]. »

« S’il me semble impossible de dire vers quoi va tendre la série – Vince Gilligan a tendance à toujours nous prendre à contre-pied – je voudrais paradoxalement qu’elle ne s’éternise pas. Pour qu’elle soit parfaite, elle doit accepter de disparaître et c’est ce qui est le plus dur pour un créateur : assassiner son héros, boucler son récit. »

entretien Nicolas RouxStandard n°29