La Souterraine et Born Bad Records ravivent-ils l’esprit libertaire de l’époque Saravah ? La question est posée aux fondateurs de ces labels : Benjamin Caschera, JB.Wizz et Pierre Barouh, ainsi qu’à Brigitte Fontaine et Areski Belkacem. Reportage.

Par Olivier Pellerin
Photographie Frankie & Nikki

D’étranges albums qui dessinent plus un patchwork composite qu’un segment de marché s’éparpillent au gré du net. Chanson en français plutôt que chanson française, côté textes, on est très loin des Victoires de la musique. Poussée du travail en creux de Benjamin Caschera et Laurent Bajon, initié dans l’émission de radio Planet Claire depuis respectivement 18 et 5 ans sur la station associative parisienne Aligre FM, la nébuleuse de La Souterraine grossit depuis un an les rangs d’une production francophone iconoclaste qui ne demandait qu’à faire parler d’elle – voir ses ramifications. Portée par le retour du vinyle et l’aventure digitale, leur initiative recueille un succès d’estime peu commun pour des productions alternatives. Les coffrets CD en édition limitée à 250 exemplaires doivent être repressés. Les concerts qu’ils organisent entre autres, à L’International, à l’Olympic café ou au Motel à Paris font cave pleine et cuve vide (voir portfolio). Aux côtés de Born Bad Records ainsi que d’une myriade de petites structures indépendantes – Clapping Music, Entreprise, Le Saule, Les Disques bien, Croq Macadam, Howling Banana, 2000 Records, Gonzai records –, le label souterrain bat en brèche le formatage de l’industrie musicale. De là à établir une filiation avec les glorieuses années 70 dont l’élan libertaire est fantasmé à rebours, il n’y avait qu’un pas. En avant.

JB Wizz Born Bad Record © Frankie et Nikki article standard magazine interview JB Guillot

J-B Wizz alias Jean-Baptiste Guillot, fondateur de Born Bad Records dans sa maison-bureau de Romainville (93).

« Faire exister ces artistes en univers hostile, pour qu’on arrête de penser que Christine and The Queens est la quintessence de la créativité ! » J-B Wizz

Les années Saravah
Outre la publication des excellents groupes Cheveu, Frustration, Julien Gasc, Dorian Pimpernel ou Forever Pavot, Born Bad Records, fondé par JB Wizz en 2006 a édité l’année dernière la compilation Mobilisation Générale, qui réunit des titres du début des années 70 de Brigitte Fontaine & Areski Belkacem à Alfred Panou & l’Art Ensemble of Chicago. À cette époque, rappelle JB Wizz, « toute la société était engagée », quelques groupes, dont Komintern, Mahjun et Dagon, créent même le Front de Libération Internationale de la pop, le FLIP, dont le manifeste proclame : « La pop, c’est une nouvelle façon de vivre qui passe nécessairement par la contestation radicale de la société bourgeoise. » La France soixante-huitarde milite alors pour la libération des portées, inspirée par l’appel d’air du free-jazz.

Dans « un réflexe ludique », selon ses propres mots, le chanteur Pierre Barouh y crée le label Saravah. Il côtoie Higelin, qui lui présente ses compagnons de théâtre : Brigitte Fontaine et Areski Belkacem. Saravah naît de cette bande débridée qui se joue de tous les codes de la chanson, au gré d’albums restés aussi mythiques que Comme à la Radio de Brigitte Fontaine (voir encadré). L’auteur du célèbre « Chabadabada » d’Un homme et une femme en 1965 doit pourtant financer lui-même la BO du film de Claude Lelouch, un jeune réalisateur pas encore bankable. « Je me suis toujours rendu disponible à la reconnaissance du talent des autres. » Pierre Barouh, outre les débuts de Fontaine, d’Areski ou d’Higelin, se rappelle avec fierté les albums produits dans les années 70 de Jean-Roger Caussimon, parolier de Léo Ferré, du saxophoniste américain Steve Lacy, du saxophoniste parisien Barney Wilen ou du chanteur Pierre Akendengué et les débuts de euh Maurane.

La Souterraine portrait Benjamin Caschera © Frankie et Nikki

Benjamin Caschera, fondateur de La Souterraine, au Divan du Monde lors d’un des concerts qu’il organise.

« Si je me revendique de Brigitte Fontaine, c’est pour l’oxymore : la grande figure de style baroque. » Benjamin Caschera

Le bas rock
« Attention ! » Brigitte Fontaine, que nous avons par téléphone, à Saint-Malo, prévient : « “Libertaire” est un mot ancien, respectable et valable, mais ancien. Aujourd’hui, comme Zebda, on dirait “motivé”, ou tendant vers la liberté. » En français, elle n’écoute que Philippe Katerine et la radio en ligne de Saint-Malo « Sing Sing », « comme le pénitencier ».

Coïncidence ? Sing Sing est le pseudonyme du chanteur du duo Arlt, membre du premier cercle de la famille musicale de Benjamin Caschera qui, en plus de La Souterraine, est la tête pensante du label indépendant Almost Musique (Arlt, Shimmering Stars, The Daredevil Christopher Wright…). Si Sing Sing ne se perçoit pas comme un héritier direct de l’époque Saravah, il n’en est pas si éloigné : « Je vois en Brigitte Fontaine une grande baroque (au sens du XVIIe siècle), à savoir que sa liberté réside moins dans la déclaration d’intention, que dans sa grande capacité à donner forme à des contradictions. Si je pouvais me revendiquer d’elle, ce serait pour l’oxymore : la grande figure de style baroque. » Brigitte Fontaine acquiesce, revendiquant « le bas rock’ » !

Fontaine je rebois de ton ode
Pour le furtif underground, se définir comme libertaire serait déjà s’enfermer dans un cliché. Tous se démarquent du modèle sclérosant des majors, des contraintes du marketing, du poids des échéances en proposant leurs disques à prix libre. Logique : ils veulent être écoutés, pas vendus. Comme le dit JB Wizz : « Vivre de la musique est déjà compliqué, alors vivre du rock en France ?! » Les modes de production et de distribution sont donc à l’avenant, viscéralement DIY.

« Libertaire est un mot respectable mais ancien. Aujourd’hui, comme Zebda, on dirait motivé. » Brigitte Fontaine

Pour Areski, le chanteur à la voix douce que l’on rencontre un soir dans le petit restaurant Les Fous de l’île, où Brigitte Fontaine et lui ont leurs habitudes, la musique représente la dimension prophétique de nos sociétés : « Elle anticipe les événements. » Lesquels ? Il rit : « Elle a anticipé qu’on n’était pas à côté de nos pompes par exemple ! Même si on n’était pas dans le business, notre musique existait. L’important c’est de faire, faire, toujours. Faire ce qu’on a envie. » D’ailleurs, il vient de sortir son dernier album, Passage des Désirs. Alors, quand on lui demande si l’esprit qui animait la bande de Saravah dans les années soixante-dix est de retour, il acquiesce : « Vous n’avez pas complètement tort. C’est la même démarche. La démarche compte plus que les textes. Les nôtres n’étaient pas engagés à outrance, mais on prenait des initiatives, notamment sur les formats. »

Il commente le coffret de La Souterraine : « J’en connais : Hyperclean, que j’appelle Hypercrade ! » Hyperclean, c’est Frédéric Jean, qui a assuré il y a une dizaine d’années des premières parties de Brigitte Fontaine et Areski au sein du groupe Aquaserge. Ils ont le même tourneur, sont toulousains comme eux, et ont souvent investi la Mami, une maison au nord-ouest de Toulouse équipée d’un studio. Au final, une communauté de bon aloi que l’opportunité d’un lieu d’enregistrement fédérait plus qu’un réel retour aux idéaux hippies.

Émancipation surréaliste
À la Mami, Hyperclean a inventé le Zouréalisme, « une secte moderne qui propose de revenir urgemment au réel », définit-il, en réaction à l’ère du virtuel. Et l’A.C.S.M.A, l’Association pour la Conquête Spatiale en Milieu Associatif, « pour ne pas laisser l’espace aux mains de la grande industrie ». Son goût pour la performance lui fait évoquer le surréalisme, Boris Vian, les zazous. Les poètes avec un petit pète au casque d’avant-guerre…

« On n’était pas dans le business, mais on n’était pas à côté de nos pompes. » Areski

De même, La Souterraine tisse un réseau hétéroclite qui revendique, dans le livret du coffret, « l’exploration des chemins de traverse plutôt que le courant principal, une ode à l’autoprod’ et au pas de côté. […] L’image de la chanson en français est ringarde, presque monolithique ; difficile d’imaginer tout ce qu’il y a en dessous : les minoritaires, les outsiders, les artistes maudits, ceux qui dessinent les marges de la chanson, ces fêlés qui laissent passer la lumière : l’underground pop francophone, en somme. »

Aujourd’hui que le rap contestataire et les raves ont respectivement cédé aux sirènes du bling-bling et des mega-festivals, l’underground se trouve peut-être à nouveau dans le genre que le business avait phagocyté en premier : la chanson et le rock. Comme un retour de bâton baba, le pragmatisme en plus. Pour JB de Born Bad, il s’agit de « faire exister ces artistes dans un univers hostile, y amener les gens pour qu’ils arrêtent de penser que Christine and The Queens est la quintessence de la créativité ! » Sa dernière sortie « Saravah » : Guillaume Marietta leader de Feeling of Love, dont le single Chewing Your Bones produit par Olivier Demeaux de Cheveux nous aveugle d’un sable poudreux de western spaghetti de la Cinecittà, soufflé par un cyclone acoustique enregistré en huit pistes psychédéliques. Benjamin Caschera y voit, lui, moins prosaïquement, « une possible ossature de l’archéologie du futur des musiques francophones ». Les visions psyché, c’était ça aussi, les années 1970.

Olivier Marguerit alias O La-Souterraine concert divan du Monde paris
Prochaine fête La Souterraine
Le 30 septembre au Divan du Monde, Paris
Avec : Alexandre Delano, Chevalrex et Philippe Crab.

Les albums
Anthologie souterraine vol.7
Le VOL.8 sort le 13 novembre
CD et Vinyle, 18 euros, et en téléchargement.
Julien Barbagallo
Amor de Lonh (La Souterraine/ Mostla / Socadisc)
O
Ohm part1 part2 (Ohm Music) + mixtape de travaux inédits
Areski Belkacem
Passage des désirs (Universal Classic & Jazz)
Aquaserge
A l’amitié (Chambre 404 / Mostla / Sony Music)
Arlt
Deableries (Almost Musique / L’autre distribution)

Les festivals
STRN FEST
Au Théâtre Charlie Chaplin, Vaulx en Velin
Le 9 octobre avec Moodoid, Aquaserge et Eddy Crampes
Le 10 octobre avec Forever Pavot, Arlt, Julien Gasc

Fil rouge Souterraine
Au Lieu Unique, à Nantes
Le 21 novembre à partir de 20h30 (12 euros)
Avec Silvain Vanot, Arlt featuring Mocke et Thomas Bonvalet et Orso Jensenska
Le 12 décembre à partir de 20h30 (entrée libre)
Avec Rémi Parson, Sourdure, Duo Glibert/Ginestet et Mostla soundsystem

Carte blanche La Souterraine
A la Gaité Lyrique, Paris
Du 12 au 15 novembre (prog’ à venir).

Benjamin Caschera La Souterraine Divan du Monde Almot -music

Les albums Born Bad Records
. S/T de JC Satan sorti au-jour-d’hui.
. Basement Dreams Are The Bedroom Cream de Marietta.
. Chebran french boogie 1981-1984 , une compil’ de boogie francais, la funk qui mute en rap, bientôt.
. Lonely Walk, premier album post punk/cold wave par le gars de Crane Angels – bientôt aussi.
. Puis, en février, le nouvel album de Julien Gasc et en mars celui de Frustration.

 

Top dix sonnant
Du free-jazz à la chanson déviante : catéchisme de la musique libre des 70s.


1. Brigitte Fontaine Comme à la radio (Saravah, 1970) : avec Areski Belkacem et Jacques Higelin, son chef-d’œuvre fondateur.
2. Art Ensemble Of Chicago Les Stances à Sophie (Pathé Marconi, 1970) : enregistré à Paris pour le film franco-canadien éponyme de Moshé Mizrahi, l’album de l’ensemble free-jazz américain accompagne les aventures d’une beatnik en milieu bourgeois.
3. Magma Magma (Philips, 1970) : la pierre de voûte de cette coulée de lave unique de jazz volcanique.
4. Jean-Roger Caussimon Chante Jean-Roger Caussimon (Saravah, 1970) : l’auteur de Léo Ferré, que Pierre Barouh est fier d’avoir révélé au Pop Club de José Arthur sur France Inter.
5. Serge Gainsbourg Melody Nelson (Philips, 1971) : l’album ultime de la décennie, tous genres confondus, orchestré par Jean-Claude Vannier.
6. Barney Wilen Moshi (Saravah, 1972) : quand le jazz oublie qu’il est jazz, il atteint encore plus de beauté.
7. Colette Magny Répression (Le Chant du monde, 1972) : brûlot slam façon Black Panther par l’une des chanteuses les plus engagées que l’Hexagone ait compté.
8. Bernard Vitet La Guêpe (Futura Records, 1972) : un free-jazz radical et onirique, sur le label Ô combien libertaire de Gérard Terronès, dont les seules ventes se faisaient dans ses clubs.
9. Michel Portal Unit Chateauvallon 23 août 1972 (Nato, 1972-2003) : point d’orgue d’un festival qui marque un jalon dans l’histoire du free-jazz européen, édité par Jean Rochard, sur son label activiste, il ressortira en 2003 chez Universal Jazz.
10. Jean-Claude Vannier L’Enfant assassin des mouches (Suzelle, 1972) : le chef-d’œuvre d’opérette rock au texte fantôme de Gainsbourg, destiné à être imprimé comme un livret de ballet, composé par le toujours actif architecte de Melody Nelson.
10 bis. Jacques Higelin Bbh 75 (Pathé Marconi, 1974) : l’album de la con sec ration pour Higelin avec sa Mona Lisa Klaxon et son trombone.
O. P.

Bonus.