Un thriller post-Argento dans les coulisses d’un giallo ? Ça sonne bien.


Qui a déjà fréquenté des plateaux de cinéma sait que les ingénieurs du son sont des personnes fascinantes parce qu’obsessionnelles. Dans Berberian Sound Studio, un spécimen britannique nommé Gilderoy part à la fin des années 70 en Italie travailler sur un giallo, ces polars horrifiques nappés d’érotisme transalpins. Pour son second long-métrage, l’Anglais Peter Strickland s’est-il inspiré de la collaboration entre Dario Argento et Luciano Anzellotti, son sound designer attitré, de L’Oiseau au plumage de cristal (1970) au sketch de Deux yeux maléfiques (1990) ? Difficile à dire. En revanche, il est clair qu’Argento est la matrice de Santini, le cinéaste qui va martyriser Gilderoy.

Paranoïa et mélancolie
De quoi nourrir le fétichisme des fans du réalisateur de Suspiria ? Hommage enamouré à l’âge d’or du cinéma bis italien ? Non. On ne verra aucune image du giallo en question, tout se déroule de l’autre côté de l’écran, de façon désacralisée. De la pure cuisine interne, notamment quand on nous apprend que les plus terrifiants effets sonores sont conçus en faisant frire de l’huile, en découpant des légumes ou bouillir de l’eau. Une sensation d’étrangeté rend ce film saisissant, dans un climat proche de Blow Out (Brian de Palma, 1981), ce vrai-faux remake de Blow-Up d’Antonioni (1966) avec John Travolta en ingénieur du son de séries Z impliqué dans un meurtre. Peter Strickland renoue avec sa paranoïa comme avec sa mélancolie, retrouve la même idée de techniciens digérés par leurs créations se rendant compte trop tard que la réalité est supérieure à des fictions carnassières.

L’acteur Toby Jones (La Taupe, Frost/Nixon) est pour beaucoup dans cette part doloriste, épatant en guindé-frustré so british désarçonné par la dolce vita italienne, jusqu’à devenir une cocotte-minute contenant de moins en moins bien la pression. Il rend le film fiévreux, dérangé, le pousse vers un cousin européen de Barton Fink (Joel & Ethan Coen, 1991)… ce qui s’avère une piste plus excitante pour le comprendre que les lourds clins d’œil à Mulholland Drive (David Lynch, 1999) – dans ces séquences-là, Strickland boucle quasiment la boucle : il ressemble à Santini, s’échinant à être reconnu comme auteur et non comme artisan de film de genre. Le créateur aspiré par sa propre spirale, voilà qui confirme le cinéma comme un art intrinsèquement dévorant.

Berberian Sound Studio
De Peter Strickland