Dans l’enfer minutieux de sa Mezzanine à huis-clos, Bayon, 58 ans, sangle des histoires d’une perversité délectable au travers d’un « roman de formation amoureuse » interdit aux moins de 15 ans (voir Standard n°24).
« A cette heure même où ma vie sexagénaire de commis honorable bascule, avant d’entamer sa descente sénile… » Contrairement à ce que laisse supposer de lui ses écrits, l’homme est charmant. Nous le retrouvons au 99 rue Germain-Pilon, théâtre d’ombres du livre. La conversation se poursuit aux Abbesses. 

Comment naît cet assemblage de textes libertins liés à votre ex-appartement de Pigalle ?
Bayon : J’ai habité là de 1979 à 1986, de 28 ans à 35 ans. Certains des textes ont été écrits à l’époque, d’autres en 2006-07, d’autres publiés dans des revues, comme les trois entièrement fictionnels [une nouvelle nécrophile, entre deux scènes d’amour et de meurtre avec des handicapés mentaux]. Ceux-là font peur. Ça marche encore, une gêne terrible domine. Même les érudits sont éprouvés. Pourtant c’est le mythe de La Barbe bleue : qu’y-a-t-il derrière la porte ? Le lecteur est piégé dès le deuxième chapitre, il peut reculer – ou rentrer dans la chambre.

Les notes de fin désamorcent l’outrage : vous faites le tri entre autofiction et fiction.
Ces trois textes ont été pris au pied de la lettre. A priori c’est honteux d’écrire un livre, il ne faut pas, jamais – épargnez-nous vos épanchements. Qu’est-ce qui l’autorise : que ça n’ait jamais été raconté, ou que ce soit si difficile pour l’auteur ? Quand j’écris sur les fractures du crâne [La Route des Gardes, 1998], le jeu en vaut la chandelle. Concernant Mezzanine, même en étant très tempéré, c’est un coup de massue. Pourtant ce sont des enfantillages par rapport à la monstruosité de Sade, sa poésie de l’immonde (on a l’impression qu’il en rajoute, qu’il remplit des draps de foutre).

Ecrire le sexe cru, c’est l’intention ?
Je voulais depuis longtemps d’un volume à haute teneur sexuelle. Les choses se sont précisées quand j’ai enfermé le projet dans la mezzanine – une architecture verrouillée, à huis clos. Ce lit en hauteur, le studio, c’est un décor, comme une maison de passe. Je voulais parler crument de sexe, sans ombre, avec prose, animalité, brutalité, donc de guerre des sexes. Dans la sexualité, on n’est pas dans la délicatesse. Je ne voulais pas d’une liste de victoires, « j’ai séduit telle fille », aucun intérêt. C’est plutôt des échecs, du gaspillage, des impasses. Comme dans les rêves : les situations sont abracadabrantes, mais on ne consomme jamais, le plaisir est retenu. L’autant que l’apaisement arrive, à la fin, dans la seule scène charnelle, très douce.

Bayon : « Les textes vulgaires qu’on trouve au Monoprix me procurent de l’excitation, et surtout une satisfaction littéraire. »

Pourquoi creuser, roman après roman, l’autobiographie ?
Les bons dessinateurs dessinent d’après nature : un cheval, il faut le voir. J’ai eu des expériences traumatiques assez fortes, l’Afrique noire coloniale, le deuil, la trépanation. Je ne trouvais pas d’intérêt à inventer ; ce serait lâche de ne pas écrire ça. Les trois textes « durs » de Mezzanine montrent que la fiction peut être « dangereuse ». Au départ, je voulais attaquer brut, ouvrir avec celui qui m’effraie moi-même alors que les autres m’amusent : La petite morte amoureuse, sur la profanation de sépulture. Les gens auraient été épouvantés. Pourtant c’est de la mythologie, Orphée aux Enfers, ramener le corps de l’aimée. Je ne m’en plains pas, mais les gens ne lisent plus. Un livre est de l’autre côté du réel, c’est un théâtre d’ombres, la caverne de Platon. Les gens trouvent Mezzanine scabreux mais c’est ce dont vous avez envie, au fond. J’ai raté mon coup : les gens le referment et se cassent.

Etait-ce joyeux et douloureux à réaliser ?
Ce n’est jamais joyeux même si, là, il y a du jeu dans la construction. La tension est grisante, mais la sortie fait peur. Chaque livre, je le paye très cher. Pour celui-ci, je tombe dans mes escaliers jusqu’au palier du dessous, ma tête percute le mur d’en face, je pleure. Pour La Route des Gardes, lié à un accident de moto, je me retrouve deux mois après dans le coma, chute de vélo dans les Pyrénées, crâne fracturé. Pour Les Pays immobiles [2005], je suis foudroyé par le zona, maladie de la chaîne nerveuse, tsunami neurologique, six mois de démangeaisons, de convulsions à dégueuler, douleurs au dos, au ventre. Haut Fonctionnaire [1993] se solde par une dépression nerveuse – la mort sociale, clinique, sexuelle, on ne dort plus, on ne vit plus – liée à la mort de mon père, à son cadavre. Peut-être qu’en écrivant, on déchaîne les choses. On est présomptueux, surtout comme j’écris ; on convoque les esprits, vaudou, comme si on envoyait des roquettes et que tout explosait. Les mots sont terribles. Qu’y faire ?

N’êtes-vous pas tenté d’arrêter ?
J’espère que je transmets quelque chose, en usant de ma capacité à faire jaillir de l’imaginaire des histoires – à magnétiser les gens ? Pour moi, la quintessence de Mezzanine, plus que les outrages, c‘est le chapitre Pastorale où il se passe rien : une femme mariée dort chez moi, je ne la connais pas, et je lui interdis l’accès au plaisir en lui lisant des horreurs sur un taré qui se taillade, qu’elle a choisit d’entendre. Personne ne raconte des choses sensuelles et qui empêchent l’érotisme. L’écriture est une exaltation glacée, la glaciation des choses incompatibles, une compression et une absence de libération. Un état de transe, et pour en sortir on revient au réel, étranger à sa propre vie.

Selon la formule de Gainsbourg, croyez-vous que la littérature érotique soit « sans issue » ?
Toujours. L’amour physique aussi, il n’y a pas de plaisir à en attendre, sinon de la cérébralité exquise. C’est pour ça que je considère Pastorale si réussi : les sensations passent par des mots à la fois assez et trop recherchés, qui ont du mal à passer, d’un registre de langue asphyxiant, qui complique l’approche. Le libertinage, c’est aussi ça : des dispositifs amoureux complexes, un fétichisme de cérémonial.

Bayon : « Peut-être qu’en écrivant, on déchaîne les choses. On est présomptueux, surtout comme j’écris ; on convoque les esprits, vaudou. »

Ces phrases longues et ce niveau de langue élevé, on vous le reproche souvent, non ?
Mon écriture est très stricte, contraignante, pleine d’un luxe de surcharge d’un autre siècle. Par moments je me dis : « Pourquoi je n’écris pas plus à plat, moins enflammé ? » Sur Mezzanine, Jean-Pierre Jeunet, pourtant très pudique de très consensuel, m’a dit qu’il a passé deux nuits blanches à le lire dans un état d’excitation parce que ma phrase tortueuse donnait l’accès à un plaisir compliqué – qu’elle retarde. Ca ne fait pas de moi un auteur facile mais là, il y a résonnance. Des gens aiment.

Qui écrit le mieux sur le sexe ?
Sade : un fou dépravé qui passe sa vie en prison à rédiger des saloperies avec une fureur de foutre et de blasphème. Certaines de ses œuvres m’ont été des combles de jouissances, comme celle où un libertin cynique, nietzschéen, se pend parce que la pendaison lui déclenche une érection infernale qui lui permet de violer la fille pudique et vierge qui tient la corde ; elle peut à tout instant arrêter, regarder, se laisser violer, ou le sauver. Il y aussi ce document curieux, formidable, presque de l’ethnologie : Ma vie secrète – confessions sexuelle d’un anonyme russe, relevé, drôle et cru, sur des milliers de pages, à propos d’un type vieillissant et ses lubies. Les textes vulgaires qu’on trouve au Monoprix m’ont également procuré de l’excitation, et surtout une satisfaction littéraire : au milieu il y a des viols, du machisme, des obsessions d’inceste ou des constructions remarquables – de vraies visions, perdues au fond d’un supermarché. J’ai des souvenirs de scènes très fortes dans S. A. S.,  un infirme qui viole une espionne… Des éclats surgissent aussi chez OSS 117 ou James Bond.

Et Casanova ?
Je connais mal, comme Don Juan. Les deux considèrent que toutes les femmes méritent d’être célébrées, les collectionnent et ne peuvent rester en repos tant qu’ils ont une étincelle de vie. Ce sont des saints, pas des cyniques ou des maniaques.

Plusieurs chapitres de Mezzanine parlent affectueusement de fesses…
Effectivement. C’est le versant homosexuel, une fixation, un ébahissement assez répandu. Chez Sade, ses personnages rentrent en  fureur devant ce cul qui les insulte : le sexe est fait pour la procréation, l’anus, c’est le parfum de l’interdit. Dans mes entretiens avec Gainsbourg regroupés sous le titre Mort ou Vices [1992], il y a fixation annale : Serge disait que l’anus, c’était comme voyager en « pullman », selon le nom des banquettes en cuir très confortables en avion. Le luxe. On frôle le scabreux, on est dans l’excrément, la maladie, la voie privilégiée du Sida, l’androgynie, la bougrerie. Il y a pourtant une dimension esthétique, une plénitude, une perfection infantile de la beauté des fesses (féminines, pour moi, mais cette beauté peut concerner le masculin). Chez les femmes, quelque chose s’évase, s’arrondit. L’anus est de l’ordre du trou noir, du vide qui doit rester secret, vierge à jamais ; ça ne peux pas procréer, donc ça reste libre – un territoire imprenable.

Bayon signe une nouvelle inédite, Nu moite au mât, dans le supplément littéraire du magazine.

 

 Le livre-fantôme
Confidences de l’auteur sur son prochain livre, La Rivière circulaire. Esprit es-tu là ?

 « Il s’agit de dix-huit mois de correspondance avec un mort : un grand héritier, playboy, aventurier, attaché au monde de la musique, de la radio, de la télé, qui a dirigé le Quotidien du médecin – je ne vous dirai pas qui. Je l’ai retrouvé par hasard, vingt ans après notre première rencontre. Il sortait de sept semaines de coma suite à une ablation des trois lobes du poumon –le cancer. Nous étions proches, sans être amis. Il m’a proposé un drôle de contrat qui m’a d’abord effrayé : être son « accompagnateur ». Je le voyais une fois par semaine, au déjeuner, au dîner, et nous nous écrivions. Deux ans après son décès, j’ai récupéré ses mails où il me parlait de sa vie, de ses impressions sur la mort, pour les donner à sa femme. Je ne pensais pas une seconde en faire un projet littéraire. »

« La Rivière circulaire, c’est seulement mes réponses. J’ai tout enlevé de lui. Je disserte, je réfléchis, des bribes. De l’improvisation hybride. C’est un texte perdu, qui en prolonge un autre, Lettre morte : en déménageant, j’ai retrouvé deux-cent cinquante lettres jamais postées, écrites pour rien. Mon éditeur avait aimé l’idée, mais j’y ai renoncé. Quand je lui ai rendu à la place La Rivière circulaire, il a dit : « C’est impubliable, illisible. » C’est une écriture en suspension, sans objet, strictement consolatrice, sans pour autant de niaiseries, je ne lui dis pas : «  Ça va s’arranger. » Il ne se plaint, d’ailleurs, jamais.»

« Je lui dois le titre. Lors d’une crise terrible à Hong-Kong, il a rencontré une sorte de Lacan indien. Des consultations, est née cette formule : la « rivière circulaire », le mouvement immobile et parfait. Après Mezzanine, hermétique, je trouve que c’est ouvert, doux. »

Mezzanine
Grasset