Antti Laitinen : suivez-le !

Antti Laitinen biennale de venise standard newcastle_map

Creuser un trou pendant sept jours, partir nu dans la forêt ou se construire une île… le Finlandais Antti Laitinen vient-il d’inventer le body land art ? Réponse sur le seul pavillon de la Biennale de Venise où l’on pratique le finnois.

De longs cheveux attachés, le regard fixé sur des horizons lointains lors de mises à l’épreuve absurdes qu’on ne saurait pourtant qualifier sérieusement d’humoristiques, Antti Laitinen n’est pas un illuminé des mers arctiques. Ce spécimen de 36 ans, sorti des forêts de pins et des grands lacs des plaines du Nord, compte à son actif une quinzaine de projets artistiques et autant d’expositions à travers le monde. Le visage et les œuvres de ce diplômé de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Finlande mixent parfaitement douce candeur juvénile et froideur piquante du cercle polaire. Son travail développe un puissant rapport entre le corps et son environnement. On dirait des challenges. Mais que défie-t-il en priorité : lui-même ? la nature ? l’art ? « Oui, je me lance des défis. Je me bats contre la nature, mais je vois ça d’un œil amusé : un petit homme tout seul, condamné à perdre le combat. En revanche, l’idée que l’art puisse représenter un défi n’a aucune importance pour moi. » Les images photographiques ou filmiques extraites de ses performances résonnent comme la trace documentaire d’une action éphémère.

Antti Laitinen biennale de venise standard Bare-necessities

En 2002, Antti part, nu comme un ver, vivre Bare Necessities : un retour radical à la nature qu’il s’inflige durant quatre jours, dans les bois. L’homme civilisé peut-il trouver de la nourriture, un endroit où dormir et se prémunir contre le froid ? Une expérience que l’artiste refuse de considérer comme extrême et qualifie de romantique : « Beaucoup de mes œuvres montrent une personne essayant de survivre, seule. Je pense que la vie est ainsi. Une lutte misérable qui conduit à la mort. Et ça peut être comique. » Dès le premier jour, des douleurs au ventre sont apparues. Ses techniques de pêche et de sélection des aliments comestibles laissant à désirer, quelques nuits de plus auraient prouvé que la civilisation a perdu ses instincts de survie. Mais Antti Laitinen ne cherche pas à prouver quoi que ce soit : « Je ne veux pas faire d’analyse en énumérant mes intentions ou mes impressions. »

Un but sans espoir
Deux ans plus tard, l’artiste-explorateur réalise Three Stones, au sens pour le moins profond… « J’ai creusé un trou à la pelle pendant sept jours, sept heures et sept minutes. A chaque palier temporel, j’ai ramassé une pierre. On estime la valeur d’une chose à son ancienneté ou au temps passé à l’obtenir. J’ai exposé ces trois cailloux pour montrer qu’ils avaient la même valeur, celle qu’on veut bien leur donner. » Compte tenu de la quantité de travail fournie, la dernière pierre devrait avoir une valeur plus estimable. Pourtant, ce n’est pas vrai. Cette démonstration par l’absurde quasi poétique le plonge dans un univers aux notes ironiques où l’héroïsme est amusant tant il est vain : « La plupart du temps, j’entame mes réalisations de manière sérieuse, mais durant le processus, elles prennent toujours un côté amusant. Leur but est sans espoir, c’est normal que ce soit drôle ! » Ce qui le conduira aussi dans les marécages de Self-portrait on the swamp (2006), autoportrait pris du fond de la vase : « Il s’agit de ma seule œuvre improvisée ! Nous étions en train de jouer au foot-marécage à Haukipudas avec mes sœurs et des amis. A un endroit, mes pieds ont commencé à s’enfoncer. J’ai eu l’idée de la photo. J’ai pris une série de clichés de moi sombrant, mais je n’ai utilisé que le dernier. » Codes artistiques et autres conventions communément admises, Antti nous les jette au visage. Et ça fait du bien !

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Trop proche des services de renseignement anglais
Ses autres autoportraits, la série Walk the line (2004), ont été dessinés au GPS et en ville. « De manière générale, mes idées sont liées à l’environnement rural. Mais pour cette fois, j’ai incrusté une photo de mon visage sur une carte et j’ai suivi l’itinéraire de ses contours, un GPS en main reconstituant un dessin. » Nous conseille-t-il de visiter Athènes, Helsinki ou Newcastle en suivant les traits de son visage ? « Oui, pourquoi pas ! Les rues que j’ai parcourues correspondent souvent aux plus touristiques, on peut se faire une bonne idée de la ville, les promenades les plus longues ont duré six heures, soit une trentaine de kilomètres. »

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Les travaux récents d’Antti Laitinen sont consacrés à la mer et toujours à l’idée selon laquelle l’homme est d’une impuissance totale face à la nature. Tel un chevalier aveuglé par l’amour et la gloire bravant monts et tempêtes, en 2007, il se lance dans la construction d’une île au milieu du golfe de Finlande. Trois mois ont été nécessaires pour tirer quelques centaines de sacs de sable contre les vagues et voir émerger It’s my Island d’entre les flots. « Le processus est bien plus intéressant que l’objectif. Je ne sais jamais si mes idées deviendront des œuvres. » En artiste ou pas, Antti a pu se proclamer seul et unique citoyen de sa propre nation, libre et indépendante ; propriétaire d’un palmier dont auront raison les embardées météorologiques. Un nouveau Robinson est né, celui qui part volontairement construire les fondations de sa solitude.

Un an plus tard, notre solitaire est immobilisé par la police fluviale de Londres. Embarqué pour son Voyage à bord d’un radeau aux allures d’îlot caribéen remontant la Tamise, il approche de trop près le Parlement et le MI6 (service de renseignement britannique). L’embarcation en mousse est aimablement remorquée par les policiers jusqu’à son point de départ. « J’ai dû faire face à des échecs. Mais le non-aboutissement peut être très intéressant. » Une drôle de fin pour une drôle d’aventure. « Quand je commence, je ne sais pas comment ça se terminera. De ce point de vue, on peut dire que je suis un aventurier. »

Antti Laitinen biennale de venise hole standard Bark-Boat

Autre performance et autre bateau, Bark Boat s’inspire de ses souvenirs : « J’ai pensé aux petits bateaux en écorce de pin que confectionnent les enfants finlandais. » Pendant près de vingt heures, sur un frêle amas d’écorces, il a navigué sur une mer clémente et propice à une courte exploration des eaux du nord. Si vous lui demandez à quoi il songe durant ce temps passé sur les eaux et dans les bois, ne vous attendez pas à une tirade philosophique sur la quête de spiritualité. Instable, sur deux mètres carrés de bois mouillé, il vous dira : « Dans ce type de situation, les pensées s’orientent plutôt vers des solutions pratiques. Elles ne sont pas très profondes. » Merci pour la réflexion.

Par Victor Branquart dans Standard n°34, janvier 2011
Photographie Courtesy Nettie Horn, Londres

Biennale de Venise
Du 1er juin au 24 novembre 2013