Gloire à Bastien Vives et Merwan Chabane, qui signent un péplum exceptionnel avec Pour l’Empire, aigle du 9e art.

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Sous les ordres de Glorim Cortis, une troupe de légionnaires part explorer les confins de l’Empire. Figure imposée du genre, la quête des frontières de la civilisation nous a donné en bande dessinée l’un des meilleurs Alix (La Griffe noire) ou le Péplum de Blutch, sur les pas de Publius Cimber, exilé par César sur des terres barbares.

Ici, Bastien Vivès, le petit génie de la bande dessinée francophone actuelle, et Merwan Chabane, auteur du remarqué Fausse garde, livrent sans doute le chef-d’œuvre du genre. Sans jamais nommer Rome, sans se soucier de vérité historique, de grades militaires ou d’épigraphie latine, ils s’emparent de quelques symboles (« l’honneur », « les femmes » et « la fortune » qui donnent leurs titres aux parties du triptyque) pour nous proposer une épopée qui commence comme la récente série de HBO (Rome, 2005) et se clôt par un étonnant final opiacé proche des strips de Moebius ou des trips de Kubrick.

Sylves inquiétantes & céramique étrusque
Sortis à quelques mois d’intervalle, les trois tomes de Pour l’empire suivent à la trace les hommes de Glorim Cortis : le lieutenant Calma qui incarne la raison, Forto l’impulsif, les éclaireurs Virgil de Vigero (à l’insatiable appétit sexuel) et Angox (le gamin aux yeux qui voient loin), Geriatuccino le vieil archer, Statum le géant invincible et timide, Victari l’augure. Tous avancent, avec la solitude des guerriers, de sylves inquiétantes en locus amoenus. Chargés de repousser les limites du monde connu, ils rencontrent d’abord des peuples sauvages, qui vivent sans honneur dans les arbres et refusent de se battre. Ils affrontent ensuite des femmes, des Amazones qui les fascinent et les piègent dans le volet central qui est certainement le sommet de l’ensemble. Enfin, à la dérive, hallucinés, ils découvrent une Atlantide abandonnée, des dragons, un monstre de Jonas et le terme de leur monde, dans l’espace et dans le temps. Tout finit dans les cendres, comme à Pompéi.

Le dessin mêlé des deux auteurs est une splendeur sans cesse renouvelée : traits tremblés, motifs empruntés aux amphores et aux fresques antiques, perspectives dignes de miniatures persanes sur des champs de batailles et des paysages fourmillant de détails jamais laborieux, qui respirent même la facilité. Les couleurs de Sandra Desmazières donnent aux vignettes une patine cuivrée, tachetée, l’odeur du bronze et l’argile lisse noircie de la céramique étrusque.

En un peu moins de deux cent pages florissantes, les auteurs redonnent au péplum arthritique la puissance et la démesure de la grande aventure, le frisson de la nouveauté : « Mon capitaine, atteindrons-nous les limites du monde en marchant si longtemps ? » « C’est mon souhait ! »

Tristan Garcia

Pour l’Empire
Bastien Vivès et Merwan Chabane
Dargaud
3 x 56 pages, 11,55 euros le volume