Fille d’homo, une naissance à part ? Dans Fairyland, l’Américaine Alysia Abbott distille l’essence de sa relation avec Steve Abbott, son père, poète activiste phare du San Francisco des années 1970. Rencontre dans le Paris post mariage gay.

Comment transformer en numéro d’équilibriste gracile l’évocation du lien inextricable, presque magique, qui unit un père à sa fille, à la fois rocher de Gibraltar et aile de papillon ? Par un livre splendide et lumineux, qui cultive sa part de nostalgie, et s’attache dans un même élan au rapport artistique, à une ville et à une époque. Alysia Abbott y appose, par fines touches, le fil de l’expérience et le flux des souvenirs. Fairyland : « Un poète homosexuel et sa fille à San Francisco dans les années 1970 », explique le sous-titre de couverture en préambule. « Véracité et substance de l’histoire », que l’auteur note en introduction, sont les deux mantras de cet ouvrage : avec méticulosité, elle dépeint, au travers de la vie de et avec son géniteur, la complexité du rapport filial.

Steve Abbott, 1943-1992 : poète, journaliste, écrivain, gay dans le San Francisco des années 1970, accessoirement hippie bon teint et cartoonist, mort du sida à 49 ans. Au-delà du récit biographique, son enfant y dresse le portrait léché et sensible de ce bastion activiste posé sur le Pacifique au point d’en encapsuler l’idéal, mythique et révolu : celui du flower power et de ses élévations échevelées. « San Francisco a toujours attiré ceux qui vivaient en marge : les chercheurs d’or, les défricheurs d’internet plus tard… explique Alysia Abbot. Toutes les utopies progressistes des États-Unis ont pris racine là-bas. Quelque part, cette ville était une anomalie, un endroit où l’on arrivait à être soi-même quand on ne pouvait se le permettre nulle part ailleurs. »

Aux fantasmes sociétaux succède bientôt le démon de la finance ; aux pleins et déliés de la Bay Area, paysage idyllique, métaphore impeccable de cet amour universel, les fissures et fêlures dignes d’un grand tremblement de terre. « À cause des restrictions sur la construction, continue Alysia, le coût de la vie est devenu atrocement cher, au point de faire de San Francisco un terrain de jeux pour les riches. L’époque que j’y ai vécue était un rêve… Et d’ailleurs, la majorité des gens installés là-bas vivaient comme des enfants. Quand mon père est décédé, notre vie s’en est allée avec lui. Et la ville a commencé à changer singulièrement. »

Alysia Abbott portrait © Jennifer Sath

© Jennifer Sath

« J’ai manqué de structure, mais comparée à mes amies catho qui allaient très loin question sexe ou drogues, j’étais une puritaine ! »

Son père, ce héros
Un mélange d’absolu et de précision critique scellent cette relation père-fille : « Dans un sens, c’est le grand amour de ma vie, confirme-t-elle. J’avais 21 ans quand il est mort, j’étais encore une enfant. Je pense toujours aux valeurs qu’il m’a inculquées, et qui résonnent, plus de vingt ans plus tard, dans l’ensemble de mes projets. Notre relation reste dynamique : la perception que j’ai de lui, au quotidien, est en constante évolution. En tant que mère et en tant qu’écrivain, son influence, au même titre que ses principes, compte. »

Steve Abbott côtoie Marguerite Duras, Richard Brautigan (lequel expliquera à la jeune Alysia comment éviter l’herpès), William Burroughs ou Allen Ginsberg. Fairyland, c’est aussi le portrait d’un homme d’une bienveillance rare et d’une incroyable complexité psychologique, qui alterne grandes périodes de toxicomanie et d’ascétisme monacal, entre autres. Capable d’une confiance immodérée envers sa progéniture – « Je n’ai jamais eu de limites, j’ai manqué de structure parentale, mais comparée à mes amies catho qui pouvaient aller très loin question sexe ou drogues, j’étais presque une puritaine ! » –, un type qui trime au double voire au triple, « accepte de prendre un boulot en intérim » pour payer un billet d’avion à sa fille quand elle doit voir ses grands-parents. Il est prodigue, elle peut être rogue. À sa vie d’artiste plus bohème que maudit, elle oppose sa vacherie de gamine, idées arrêtées, voire légèrement préconçues. Le genre qui l’amène à remettre en question sa condition d’auteur, au motif qu’il n’en vit que chichement (« comment peux-tu dire que tu es écrivain si personne n’a entendu parler de toi et que tu ne gagnes pas d’argent ? »). Dans le luxe discret de l’hôtel parisien où elle nous a donné rendez-vous, elle renchérit : « J’ai eu des réactions très dures à son égard, à l’adolescence notamment. Je n’avais pas conscience de l’importance de son œuvre, en marge pour l’époque. Ça me faisait peur, à cause des gens totalement transgressifs qui gravitaient autour de lui. Il était beaucoup plus courageux : il m’a fallu des années pour assumer ouvertement qu’il soit gay… La promiscuité de notre minuscule appartement n’a pas non plus aidé. D’une façon ou d’une autre, j’avais besoin de prendre mes distances. »

Alysia Abbott et ses parents Steve Barbara

 « Sofia Coppola et moi, on a fréquenté la même école à San Francisco, j’ai une foi absolue en sa sensibilité. »

Remplir les blancs pour deux
Dans cet Œdipe de papier, la mère d’Alysia, évanescente évocation quoique vraie raison d’exister de ces réminiscences littéraires, occupe, assez logiquement, la place de fantôme sur le siège passager : en 1973, deux ans et demi après la naissance de sa fille, Barbara Abbott se tue dans un accident de voiture ; elle sera le colis piégé et le détonateur qui amèneront Stephen, le père, à émigrer d’Atlanta en Californie pour oublier et entamer une nouvelle vie. A-t-il rempli les blancs pour deux ? « J’avais une image idyllique, presque irréelle, de ma mère, réfute Alysia. Il était impossible à mon père de prendre sa place. » Steve ira même jusqu’à partager un appartement avec une inconnue, mère célibataire, dans le quartier le plus chic de la ville, Noe Valley : « ll avait une vision très idéalisée de la vie de famille. Il s’est demandé, pour mon seul confort, s’il ne fallait pas qu’il abandonne sa vie sexuelle. Les six mois passés avec cette femme et ses deux enfants ont été atroces. »

Entre autres combats et tranches de vie, Fairyland, dans toute sa cocasserie parfois, frappe par sa puissance narrative. Les déambulations folles à bord de l’antique Volkswagen familiale succèdent aux colocations hasardeuses. À 5 ans, sous impulsion paternelle, Alysia intègre l’école bilingue franco-américaine de San Francisco. À 8 ans, elle se perd lors d’un trajet en bus. Quiconque connaît les méandres et l’étendue de la ville ne peut qu’être frappé par la description, réduite à quelques phrases pudiques, de ce périlleux morceau d’errance.

De l’exclusivité de leur relation, elle ne masque pas la part freudienne. Pas plus que de l’inversion des rôles, au moment où il décline et où elle devient sa mère à lui, elle ne tire une quelconque satisfaction. Le beau rôle n’est jamais sa tasse de thé au fil de ces quelque 400 pages, sans qu’elle en vienne pourtant à tendre le bâton. À peine Alysia regrette-t-elle les critiques, parfois rogues elle aussi, qui émaillent aujourd’hui l’espace consacré à son livre sur les sites de vente en ligne américains : « On nous trouve, mon père comme moi, trop égoïstes. Certains m’ont aussi reproché l’objectivité dont j’essaie de faire preuve : pour eux, il aurait presque fallu que je sois manichéenne, alors que la situation méritait bien plus de nuances. »

Plus que la liberté, Steve Abbott donne à sa fille le choix d’un libre arbitre offert sans même en avoir conscience. Elle parle de la « responsabilité énorme » qu’a été l’édification de ce livre, quand son principal sujet « n’est plus là pour se défendre ». « À sa mort, j’étais trop atteinte pour m’atteler à l’écriture. J’avais besoin de recul pour considérer le récit, et m’appréhender en tant que personnage. Étais-je digne de son héritage ? Si je me plantais, j’aurais été la seule à blâmer. Le mieux étant l’ennemi du bien, le livre est resté du domaine du fantasme durant des années. Il est finalement arrivé au bon moment, d’un point de vue personnel comme dans l’inconscient culturel américain. Aux États-Unis, Fairyland a été publié par un gros éditeur et a bénéficié d’une couverture médiatique nationale – un type de reconnaissance que mon père n’aura jamais connu. D’un côté, je me demande si je mérite cet intérêt, de l’autre mes écrits me permettent de le placer, lui, enfin dans la lumière, y compris en France, où il aurait tant voulu être publié. »

Alysia Abbott et son père Ashbury Street

« J’avais besoin d’expliquer ce que c’est que d’avoir un parent gay dans une société où ça n’existait pas. »

Adolescence particulière
Silhouette longue, pâle et brune derrière des lunettes fines et élégantes : prise au piège de la photo, Alysia est le portrait de sa mère. À la ville et en filigrane, elle cultive les airs de son paternel. Elle s’exprime dans un français courant et nuancé auquel, parfois, elle mêle le pragmatisme de l’anglais américain. On lui trouve de faux airs de Sofia Coppola. Coïncidence : la fille de Francis Ford découvre Fairyland en feuilletant un magazine féminin. C’est elle qui – who else?! – coscénarisera et produira l’adaptation du livre pour le grand écran. Derrière la caméra, Andrew Durham, son photographe régulier, gay, et dont le père est lui aussi mort du sida. « La première fois que Sofia et moi nous sommes vues, nous avons parlé de notre jeunesse, se rappelle Alysia. Elle connaît bien la ville, les références musicales que je cite – nous n’avons jamais que six mois d’écart. On a fréquenté la même école bilingue. J’ai une foi absolue en sa sensibilité : elle comprend parfaitement l’adolescence, particulièrement d’un point de vue féminin. »

Dans Fairyland, c’est aussi l’Histoire des États-Unis qui se joue à l’époque de la stigmatisation du « cancer gay », des séropositifs que « certains voulaient voir tatoués », de ces Peter Pan qui n’auront pas l’occasion de vieillir. Moins boîte de Pandore que poupées russes, les mémoires d’Abbott à la gloire de son père transforment des vies personnelles, intimes, en un thème plus universel : « J’ai mis du temps à le comprendre, mais notre histoire est aussi celle du sida et de San Francisco, analyse-t-elle posément. Elle l’éclaire, à sa façon, dans tout ce qu’elle a d’encore méconnu aux États-Unis, en dehors des queer studies et de leur apprentissage des droits civils homo. J’avais besoin d’expliquer ce que c’est que d’avoir un parent gay dans une société et à une époque où ça n’existait pas. » D’aussi loin qu’elle se souvienne, pourtant, elle ne se rappelle pas Steve Abbott évoquer ouvertement sa maladie devant elle. « J’ai essayé de me rappeler à quelle date il m’en a fait part… J’ai dû fouiller son journal pour comprendre – un vrai travail de détective ! Mon père était fatigué, malade, mais il ne se plaignait pas, ne le consignait jamais dans ses carnets. Le fait de ne pas savoir qu’il était souffrant à l’époque, et d’avoir été incapable d’agir conséquemment, reste une pensée violente a posteriori. »

La culpabilité existe au fil de ces pages, même si elle n’est jamais le moteur d’un livre aucunement pleurnichard : « C’est assez déstabilisant, conclut-elle. Trente ans après, vous pouvez toujours toucher la tristesse du doigt… » On est même étonné qu’Alysia Abbott fasse de cette émotion un vrai feu de joie, d’une force et d’une chaleur incandescentes.

 Par Claire Stevens

Fairyland
Éditions Globe, 380 pages, 21,50 euros