Scandale. Méconnaissance coupable. Connaissez-vous Alice Rivaz ? C’est la question que l’on pose à la plupart des gens depuis qu’on l’a découverte – et, hélas, hormis quelques Suisses lettrés, c’est, en réponse, une unanimité de « non ».

Elle a pourtant vécu quatre-vingt dix-sept ans (1901-1998) et laissé une œuvre qui a alerté tous ses contemporains de Suisse romande (elle est née à Lausanne) : de Ramuz, qui la repère et lui met le pied à l’étrier, à Maurice Chappaz, Georges Haldas, Corinna Bille, le grand critique Marcel Raymond, Georges Piroué, Gustave Roud, Jacques Chessex – entre autres. Son premier livre, Nuage dans la main, publié en France chez Julliard, en 1944 (période idéale comme l’on sait) est préfacé par Edmond Jaloux, grand lecteur, éditeur, critique, esprit curieux et racé. Les nouvelles, denses, intimes, murmurées, de Sans alcool – occasion et alibi, ici, de son évocation – sont un précipité de sa manière délicate, et condensent la plupart des thèmes, universels et ordinaires, qui l’obsèdent : la passion, la quête de l’amour comme idéal impossible, la solitude, l’échec, le malentendu entre les êtres, le vieillissement, la musique (elle fut une pianiste émérite), la vie quotidienne très quotidienne, le monde des humbles et des êtres marginalisés, l’injustice sociale – soit l’envers du décor bourgeois de la plupart de ses nouvelles. Son prisme : la vie intérieure, qui confère à chacune de ses nouvelles, une intensité stupéfiante et une allure de tableau dépourvu de pittoresque. Rivaz suggère : en quelques pages, elle installe une ambiance, crée une atmosphère, « raconte des êtres » (sic). Marcel Raymond, l’ami de Jean Starobinski, lui trouve une parenté avec Proust : « Je crois que c’est une influence que vous n’hésiteriez pas à avouer. La finesse et l’acuité des impressions, qui se mêlent, s’épaississent dans le psychisme des personnages. » Comment un tel écrivain, sœur de Grace Paley ou d’Alice Munro (Nobel 2013) dans sa souterraine inquiétude et dans son extrême sensibilité aux petits faits vrais, comment cette féministe (à laquelle tout militantisme est étranger – c’est une artiste), comment une telle grâce peut-elle être à ce point négligée, occultée, oubliée ? On ne sait pas. La diffusion réduite de son œuvre, son édition aussi – peut-être. Il est vrai que Clarens, Lausanne, Genève circonscrivent un tout petit monde – mais Malagar n’est pas très grand, et Mauriac commence à percer, non ? Alors ? Peut-être le caractère un peu crépusculaire de son univers (mais Beckett ?) : un éditeur japonais qui trouvait son œuvre trop sombre renonça à la publier. Nous la trouvons radieuse, extralucide, illuminée par une lumière intérieure qui est l’autre nom de la clairvoyance – verticale. Alice Rivaz, Suisse romande ? Naturalisée humaine, plutôt – comme Nimier dans ses rêves de hussard.

Par François Kasbi

Sans alcool
Postface de Françoise Fornerod
Ed. Zoe, 236p.

Le Temps d’Alice Rivaz
Par Françoise Fornerod
Ed. Zoe, 96p.